L’Arctique est indéniablement le royaume du blanc : banquise à perte de vue, montagnes en manteau de neige, brume lumineuse. Les animaux se fondent dans le décor : ours blanc, renard polaire, et les oiseaux. Il y a le harfang des neiges, le faucon gerfaut, ou encore la mouette blanche. Tous sont parfaitement adaptés, parfaitement camouflés. Cependant, il y a dans cet environnement immaculé une présence intrigante, celle d’un oiseau au plumage noir et au cri rauque : le grand corbeau.
Partons à la découverte de cet oiseau mythique à l’intelligence exceptionnelle.

Corvus corax

L’idée selon laquelle le grand corbeau (de son nom latin Corvus corax) serait un oiseau « arctique » ne va pas forcément de soi. En effet, on le retrouve également bien plus au sud et, à vrai dire, dans tout l’hémisphère nord, jusqu’en Afrique. D’autres oiseaux comme la mouette blanche ont une aire de répartition qui s’étend bien plus au nord. Cependant, de tous les corvidés (groupe d’oiseaux qui inclut corbeaux, corneilles et pies), le grand corbeau est l’espèce la plus répandue, la plus septentrionale et la seule présente au Groenland. Il a également été adopté comme oiseau officiel du territoire du Yukon, au Canada, en 1968.
Adapté à une grande diversité de milieux et de climats, il est largement présent dans la forêt boréale et la toundra arctique. Il y trouve pour se nourrir des charognes ainsi que des œufs, des insectes, des amphibiens, des petits rongeurs, des graines et des baies. En somme, c’est un opportuniste qui n’hésite pas à se servir dans les camions de transport alimentaire ou dans les poubelles. Mais ce qui lui vaut son statut à part entière, c’est avant tout son caractère joueur et sociable.

On rapporte en effet d’innombrables observations de comportements élaborés chez les grands corbeaux. Leurs capacités exceptionnelles de résolution de problèmes, d’imitation, d’apprentissage, d’intuition et de créativité sont bien connues et se retrouvent par exemple dans leurs stratégies d’obtention de nourriture. Ils sont pour cela capables de fabriquer des outils (une capacité qu’on a souvent crue propre aux humains et à quelques mammifères), parfois en associant différents matériaux, qui leur permettent par exemple d’accéder à de la nourriture logée dans une cavité ou de casser des noix.
Ils peuvent également exploiter d’autres espèces ou solliciter leur collaboration. Par exemple, des scientifiques ont récemment observé dans le grand nord canadien que des grands corbeaux menaient des « raids » pour piller les caches de nourriture des renards arctiques. En d’autres circonstances, ils peuvent mettre à profit leurs capacités d’imitations vocales : lorsqu’ils ne peuvent dépecer eux-mêmes une carcasse animale, certains grands corbeaux imitent le cri de grands prédateurs, par exemple celui des loups, afin de les attirer sur la carcasse. Les loups ouvrent la carcasse et la rendent ainsi accessible aux corbeaux. Dans l’imaginaire collectif, c’est à ce type de comportement que l’oiseau doit sa réputation de menteur ou de farceur.

Corbeaux et Buses chassePar ailleurs, on connait les grands corbeaux pour leur penchant à jouer, seuls ou avec d’autres espèces. Ils peuvent par exemple lâcher et attraper des objets en vol en réalisant toutes sortes d’acrobaties, faire des éclaboussures dans l’eau ou encore se pendre par les pattes à une branche, la tête en bas, et se balancer dans le vide, tout cela sans autre but apparent que celui de s’amuser. On a également observé dans plusieurs villes d’Alaska et du nord canadien des corbeaux se laisser glisser sur le ventre ou sur le dos sur les toits couverts de neige, puis remonter uniquement pour répéter la performance, encore et encore. D’autres jeux sont encore plus étonnants, comme celui qui consiste à chevaucher des sangliers ou à faire le « roi de la montagne » dressé fièrement sur une carcasse.

Identifier des comportements de jeu chez les animaux n’est pas chose évidente et les scientifiques sont généralement prudents dans leurs interprétations. Certains comportements de jeu peuvent être des moyens d’apprentissage (de techniques de chasse par exemple) ou avoir des conséquences en tant que manifestations du statut social (notamment pour la recherche d’un partenaire). Quoi qu’il en soit, il n’y a aucune bonne raison de penser que les corbeaux ne seraient pas capables de joindre l’utile à l’agréable.

Aujourd’hui, les scientifiques n’hésitent pas à comparer les capacités cognitives physiques et sociales des grands corbeaux à celles de nos plus proches parents, les grands singes. Cependant, de nombreuses sociétés humains avaient, bien avant cela, reconnu chez le grand corbeau des caractères humains, voire divins.

Dans la mythologie nordique

Le corbeau apparait très tôt dans la mythologie nordique, bien avant l’ère viking. On retrouve des représentations du dieu Odin accompagné de deux corbeaux sur des heaumes et des bijoux datés du 6ème siècle. Cependant, ce qu’on connait de ces mystérieux protagonistes nous parvient à travers la poésie eddique et skaldique de l’ère viking. On apprend ainsi que les corbeaux portent les noms de Hugin et Munin et que chaque matin, Odin les envois survoler le monde afin qu’ils lui rapportent tout ce qu’ils voient et entendent.

Illustration Odin et ses CorbeauxHugin vient du mot hugr en vieux norois, c’est-à-dire le corps mental de l’homme ou sa capacité à acquérir des connaissances et à s’en servir. La signification de Munin est plus discutée (on parle de « mémoire ») mais recouvrirait en partie celle de Hugin. Ainsi, à la manière d’un chamane, Odin fait voyager une part de lui-même, son lui intellectuel et spirituel, sous forme d’oiseaux à l’intelligence et à la curiosité exceptionnelle. Mais ce type de voyage n’est pas sans risque. C’est pourquoi Odin « craint que les corbeaux de reviennent pas à lui ».
Cette connexion étroite entre Odin et les corbeaux se matérialise avec brutalité sur le champ de bataille. Les corbeaux étant nécrophages, ils étaient parmi les premiers bénéficiaires d’une bataille sanglante. Ainsi, tuer un ennemi ou mourir au combat revenait à faire une offrande aux corbeaux, et par extension à Odin qui d’ailleurs est le dieu de la guerre et de la mort. Plusieurs métaphores traduisent cela de manière assez éloquente, comme Hugins drekka, la « boisson de Hugin » pour le sang, Hugins jól, le « festin de Hugin » pour la bataille, ou encore hrafnngrennir, le « nourrisseur de corbeaux » pour le guerrier.

L’image de corbeaux se nourrissant de cadavres humains n’a évidemment pas la même symbolique dans l’Europe chrétienne. Avec son plumage noir et son cri rauque, le corbeau est plutôt associé à des forces diaboliques et garde encore aujourd’hui la réputation d’oiseau « de mauvais augure ».
Common raven standing on prey in snow in wintertime.

Chez les peuples indigènes de l’Arctique

On retrouve dans une grande partie de l’Arctique, jusqu’en Sibérie et en Amérique du Nord, un complexe mythologique mêlant la figure d’un grand corbeau à de nombreuses histoires et pratiques rituelles. Bien qu’il soit souvent présenté comme un menteur, un voleur et un imposteur, l’oiseau est également considéré comme le créateur du monde.

Dans la mythologie inuit, la création du monde est créditée à Tulugaak, un grand corbeau venu sur ciel lorsque la Terre était encore entièrement couverte d’eau. Il aurait pris forme humaine, devenant ainsi le premier homme sur Terre, avant de repartir dans le ciel où il vit encore. Chez les indigènes Koyukon, en Alaska, toute chose sur Terre remonte à un temps lointain lorsque les humains se métamorphosaient en animaux et en plantes, et réciproquement, comme dans un rêve. On dit que ces métamorphoses seraient le fait du grand corbeau Dotson’sa. On retrouve ainsi de nombreux variants du mythe de la création, comme par exemple en extrême orient Russe, avec la figure du Grand Corbeau Kutkh. Pas étonnant donc que l’image du corbeau apparaisse de manière récurrente chez les peuples indigènes sous forme de masques rituels, d’amulettes ou encore de tatouages traditionnels.

Masque Yupik
© Second Face Museum of Cultural Masks

Cependant, le grand corbeau n’est pas moins important dans la vie quotidienne que dans les mythes. Le fait qu’il occupe les régions nordiques hiver comme été en fait un acteur avec lequel il faut constamment composer. La tâche n’est pas toujours facile, car le corbeau entretient avec les indigènes des relations tout à fait ambiguës. On le dit opportuniste, menteur, glouton. Une histoire raconte comment Dotson’sa, le corbeau mythique du passé lointain, trompait ses épouses en mangeant leurs victuailles pendant la nuit avant d’accuser l’ours le matin venu. Les Koyukon utilisent d’ailleurs l’expression « il est comme Dotson ! » ou « il est comme un corbeau ! » pour désigner quelqu’un qui trompe son entourage – aujourd’hui, l’expression est parfois utilisée pour qualifier des politiciens.

Cette image du grand corbeau comme un oiseau fourbe n’est pas tirée de nulle part. Les peuples circumpolaires ont assez souvent l’occasion de l’observer pour constater ses 1001 ruses, comme celle qui consiste à rejoindre une meute de loup se nourrissant d’une proie et à déféquer sur la carcasse afin de la souiller, faire partir les loups et garder le butin pour lui. En outre, les chasseurs de l’Arctique connaissent trop bien l’habitude qu’ont les corbeaux d’observer les humains quand ils chassent et de voler leurs proies quand ils le peuvent.

Malgré cela, le corbeau s’avère parfois un allié inestimable. Dans l’espoir de récupérer une partie du fruit de la chasse, il peut aider les humains à trouver une proie en la survolant et en émettant des cris. Certains peuples indigènes ont également l’habitude de lui adresser de courtes prières, car le grand corbeau est réputé omniscient et capable d’exaucer leurs vœux ou les guérir de la maladie. De ce fait, les Koyukon, comme beaucoup d’autres peuples en Arctique, considèrent le fait de tuer un corbeau comme un tabou, c’est-à-dire un interdit tacite. Une seule circonstance justifierait un tel acte : celui d’un geste purement ironique destiné à porter chance au chasseur en reportant la colère du corbeau assassiné sur ses futures proies ; un clin d’œil à l’esprit fallacieux du Grand Corbeau.

Comment le corbeau est devenu noir

De très nombreuses histoires, en Arctique et ailleurs, racontent comment le grand corbeau, jadis doté d’un plumage blanc immaculé, est devenu noir. Voici ce que raconte une histoire groenlandaise qui fut rapportée par l’explorateur et anthropologue danois Knud Rasmussen en 1931 lors de sa cinquième « expédition de Thulé ».Autrefois, le grand corbeau et son cousin le plongeon huard vivaient sous forme humaine. Un jour, ils décidèrent de se tatouer l’un l’autre comme c’était de coutume. Ils mélangèrent dans une marmite un peu de graisse avec de la suie afin d’en faire de l’encre, et le corbeau commença à tatouer le plongeon. Il dessina alors chacun des délicats motifs que le plongeon huard porte aujourd’hui sur son beau plumage. Cependant, le corbeau ne tenait pas en place…

Impatient d’être tatoué à son tour, le grand corbeau était tout à fait incapable de rester immobile et sautait continuellement d’un pied à l’autre. Si bien qu’il prit une poignée de cendres et les jeta sur le son compagnon. C’est ainsi que le dos du plongeon devint tout gris. Mais naturellement, le plongeon était furieux. Il saisit la marmite et jeta le reste de l’encre sur le corbeau. C’est ainsi que le corps de ce dernier devint entièrement noir. On dit également que le corbeau acquit des yeux brillants lorsque le plongeon lui lança le reste de l’encre, alors que les yeux du plongeon sont gonflés par les pleurs.


A vrai dire, le « corbeau blanc » a bel et bien existé. C’est du moins le nom qu’ont donné les habitants des Îles Féroé à une sous-espèce du grand corbeau (hvítravnur en féroïen) présent uniquement sur leur archipel isolé. Semblable en tous points à son cousin noir, il portait néanmoins un plumage noir et blanc caractéristique ; une particularité due à une mutation génétique, le leucisme (du grec leukos, « blanc »).

Corbeaux empaillés
Corbeau blanc naturalisé (19e siècle), Musée d’Outre-Mer de Brême, Allemagne.

Cette population a entièrement disparu en 1902, lorsque le dernier spécimen connu fut tué. Le gêne responsable de sa couleur ayant disparu avec lui, il est probable que le corbeau ne soit plus jamais blanc. Le « corbeau blanc » aura pourtant laissé une trace indélébile dans l’imaginaire féroïen, inspiré chansons et œuvres d’art, et nourri la convoitise des collectionneurs européens pendant plusieurs siècles.

 

A la fois nécrophage et fin stratège, le grand corbeau suscite depuis toujours des réactions ambivalentes. On s’en méfie, mais on l’admire. Les récits mettant en scène ce curieux protagoniste sont nombreux et se transmettent de génération en génération. Elles témoignent d’une histoire commune exceptionnellement riche et du fait que le corbeau, lorsqu’il rôde dans les parages, ne laisse personne indifférent.

 

Article rédigé par
Anaïd Gouveneaux, guide Grands Espaces et docteur en biologie marine

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