Dans cette série d’article, nous revenons sur la passionnante découverte du Passage du Nord-Ouest par les européens et sur les magnifiques et terribles histoires qui jonchent ses côtes. Si vous avez raté la première partie de cette incroyable épopée, c’est par ici. 

Les choses s’accélèrent (XVIIIème siècle)

La plupart des tentatives pour trouver le passage du Nord-Ouest partaient d’Europe ou de la côte est de l’Amérique et espéraient franchir le passage d’est en ouest. Quelques progrès dans l’exploration furent cependant aussi réalisés par l’ouest. La première tentative connue de la traversée de ce passage dans le sens inverse est attribuée à Vitus Béring, un officier danois servant dans la marine impériale russe. Il emprunte en 1728 le détroit découvert par Simon Dejnev en 1648, confirmant que la Russie et l’Amérique du Nord étaient des continents séparés. Pour la petite note, Béring n’a donc pas découvert le détroit qui aujourd’hui porte son nom… Les joies de la géopolitique et de la cartographie ! Plus tard en 1741 avec le lieutenant Alexei Tchirikov, il part à la recherche de terres au-delà de la Sibérie. Leurs navires se retrouvent séparés durant la campagne: Tchirikov découvre plusieurs des îles Aléoutiennes tandis que Béring cartographie la région de l’Alaska. L’équipage de Béring est ravagé par le scorbut et leur navire finit par faire naufrage au large du Kamtchatka…

Les Britanniques continuent de leur côté leurs campagnes d’exploration durant le XVIIIème siècle. Parmi les campagnes les plus notables, on peut retenir celles d’Henry Ellis en 1746 et 1747. Cet irlandais fait partie d’une compagnie pour la découverte du passage du Nord-Ouest. Il publie le récit de ses voyages comprenant une carte de la partie orientale du passage dans un ouvrage nommé « Voyage à la Baie d’Hudson en 1746, par le Dobbs Galley et le California, pour découvrir un Passage du Nord-ouest » (Figure 3) et publie en 1750 « Considérations à propos du Passage du Nord-Ouest ».

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Figure 3 : Carte du passage du Nord-Ouest en 1746, extraite du livre écrit par Henry Ellis: « Voyage à la Baie d’Hudson en 1746, par le Dobbs Galley et le California, pour découvrir un Passage du Nord-ouest ». La partie ouest du passage commence à bien prendre forme sur les cartes de l’époque.

En 1776, le célèbre capitaine James Cook fut dépêché par l’Amirauté britannique au titre de l’Acte de 1745, promettant 20 000 livres de récompense à qui découvrirait le passage. Après avoir navigué à travers le Pacifique, une nouvelle tentative de passage par l’est commence en avril 1777 à Nootka Sound (sur l’île de Vancouver, côte ouest du Canada) et se dirige vers le nord, en longeant la côte . Les hommes qui accompagnent le capitaine Cook cartographient les terres aperçues et cherchent les régions où les Russes avaient navigué quarante ans plus tôt. Les ordres de l’Amirauté étaient d’ignorer toute baie, tout fleuve ou chenal côtier jusqu’à ce qu’ils aient atteint la latitude de 65° N. Cook et ses équipiers longent la côte canadienne puis celle de l’Alaska jusqu’à 70° N. Ils atteignent les limites de la péninsule de l’Alaska et le début de l’archipel des îles Aléoutiennes ne rencontrant rien d’autre que des icebergs. Ils abandonnèrent alors leurs recherches, maudissant les Russes pour leurs « dernières prétendues découvertes » et estimant que l’existence d’un passage n’était qu’une fantaisie géographique. Cette expédition ainsi que celle de George Vancouver de 1791-1795 et d’Alexander Mackenzie (1789) vont cependant prouver une information cruciale pour les navigateurs: il n’existe aucun passage du Nord-Ouest au sud du détroit de Béring. Exit donc les théories sur le détroit d’Anian. A noter que c’est durant cette expédition que la capitaine Cook sera assassiné en 1779 à Hawaï.

Après la fin des Guerres du Premier Empire et obéissant à la préoccupation d’étendre les connaissances géographiques, la Grande-Bretagne se lance avec une nouvelle ardeur à nouveau à l’assaut de la banquise qui obstruent les canaux de l’Amérique boréale. De 1818 à 1845, elle n’envoie pas moins de 7 expéditions à la découverte du fameux passage. Si toutes échouent, elles rapportent en revanche les premiers linéaments de la configuration de cette partie du globe. Peu à peu, les cartes se remplissent et se précisent. John Ross en 1818 se lance en premier dans la compétition. Devant le détroit de Smith, il ne parvient pas à décider s’il s’agit d’une baie ou d’un chenal. Il opte pour une baie. Mais c’est surtout lorsqu’il  fait demi-tour dans le détroit de Lancaster, le croyant barré par les Monts Croker, qu’il manque le Passage du Nord-Ouest qui était sûrement ouvert cette année 1818… En 1819, Edward Parry, commandant des navires de la marine britannique, explore le passage au nord de l’île de Baffin et à l’ouest du détroit de Lancaster vers l’île Melville. Ce parcours empruntant le détroit du Vicomte de Melville est le passage le plus large entre les îles arctiques, mais Parry signale que, même en août, la voie est bloquée par de denses plaques de banquise se déplaçant vers l’est. La carte ci-dessous montre l’état des connaissances en 1828 :

Carte britannique des régions arctiques de 1828

Figure 4 : Carte britannique des régions arctiques de 1828

On peut y observer que les baies de Baffin et d’Hudson y sont relativement bien cartographiées mais que la géométrie de l’île de Baffin est encore mal comprise. Il en va de même pour la région située entre l’île de Banks et la péninsule de Boothia : les cartes sont incomplètes. Les deux principaux détroits de la côte est de l’Amérique du Nord sont quant à eux correctement positionnés. La côte nord de l’Alaska n’est quant à elle pas encore entièrement cartographiée.

En 1829, John Ross confirme le prolongement de la péninsule de Boothia au nord de la terre ferme, ce qui bloque toute voie maritime dans cette partie de l’Arctique central. L’étroite ouverture du détroit de Bellot lui échappe cependant, l’empêchant ainsi de poursuivre ses recherches dans la bonne direction. Le , James Clark Ross, son neveu, parvient au cours d’une virée à terre de 28 jours à situer le pôle Nord magnétique sur un point de la côte ouest de la péninsule Boothia.

Le 19 mai 1845, le capitaine John Franklin et 134 hommes quittent l’Angleterre à bord des HMS Erebus et HMS Terror avec à bord du matériel à la pointe de la technologie (pour la fin du XIXè siècle) et des vivres pour trois ans. Le but de leur mission est de cartographier les côtes insulaires du Nunavut (Canada) afin d’ouvrir une route commerciale nord entre les côtes Est et Ouest du continent américain. Le secret était de rigueur car moins de cinq cents kilomètres de la côte arctique restaient à explorer. Tous disparaîtront sans laisser de trace (à l’époque).

L’Angleterre ne peut accepter cette défaite en raison du coût et du prestige de cette mission. A partir de 1848, plus de 52 navires vont se succéder pour tenter de retrouver l’Erebus et le Terror, entraînant à leur tour d’autres drames. Robert McClure, parti en 1848 par l’Ouest du passage à la recherche de Franklin, découvre durant ses recherches la sortie occidentale d’un des détroits par lesquels peut s’effectuer le passage du Nord-Ouest. Son bateau finit cependant par être pris dans les glaces. Les étés rudes qui sévissent à cette époque empêchent la fonte de la banquise même durant les mois les plus chauds, contraignant ainsi le capitaine McClure et son équipage à hiverner trois années de suite près de l’île Banks. Ils sont sauvés in extremis (et sans GPS !) en 1852 par des hommes partis en traîneau d’un des bateaux de l’expédition de Sir Edward Belcher, entré par la partie orientale du passage. Belcher commandait la dernière et la plus large des expéditions lancées par les Anglais pour retrouver l’expédition de Franklin. Si l’on se fie aux relevés de l’époque, Robert McClure est le premier à avoir traverser le passage du Nord-Ouest. Ce dernier a cependant employé des bâtiments venus de deux directions différentes et effectué une partie du trajet à pied… Son exploit n’est donc pas validé !

L’expédition de Franklin sera déclarée portée disparue corps et âme le 31 mars 1854. Il faudra attendre le XXe siècle pour réussir à établir une chronologie des événements qui ont frappé cette expédition. On sait aujourd’hui que l’équipage a été contraint d’hiverner au large de l’île de Beechey en 1845 et 1846 puis à nouveau au large de l’île du Roi Guillaume entre 1846 et 1848. John Franklin ainsi que 23 membres de l’équipage sont morts le 11 juin 1847 dans des conditions inconnues. Le 22 avril 1848, 105 survivants ont quitté les navires à pied pour rejoindre la terre ferme par la glace. Aucune trace de ces hommes n’a à ce jour été retrouvée… A l’occasion d’une campagne de recherche en 2010, des archéologues ont réussi à localiser les restes de HMS Investigator dans la baie Mercy, au large du parc national du Canada Aulavik ainsi que les sépultures de trois membres d’équipage et une cache d’équipements laissée par McClure.

En 2014, l’épave de HMS Erebus sera à son tour localisée. Il semble que le passage choisi par Franklin suivait la côte ouest de l’île du Roi-Guillaume, ce qui conduisit l’Erebus et le Terror dans une zone où la glace était peu mobile et ne fondait pas toujours durant l’été. La route à l’est de cette île était susceptible de permettre régulièrement la navigation à cette même période… L’équipage de l’expédition n’avait par ailleurs pas été bien formé ni équipé pour un voyage terrestre. Quelques membres de l’équipage, qui se dirigeaient vers le sud en quittant l’Erebus et le Terror transportèrent avec eux de nombreux éléments non nécessaires à leur survie dans l’Arctique. La combinaison du froid, de la faim, du scorbut et des maladies ainsi qu’une possible intoxication par le plomb auraient tué l’ensemble de l’équipage. En outre, des facteurs culturels peuvent avoir empêché l’équipage de demander de l’aide aux Inuits ou d’adopter leurs techniques de survie.

Dans la première moitié du XIXe siècle, de premières expéditions terrestres sont mises sur pied afin de poursuivre la cartographie du passage du Nord-Ouest depuis la terre ferme. On peut notamment citer les expéditions de John Franklin (1819 et 1822), de George Back, de Peter Warren Dease, de Thomas Simpson et de John Rae (à partir de 1848). Ce dernier, un explorateur écossais de l’Arctique canadien, noue durant ses expéditions des contacts avec les Inuits de la région. Il apprend en 1853 et 1854 de ceux-ci le destin de l’expédition disparue de John Franklin. La révélation de preuves de possible cannibalisme parmi les membres de l’expédition choque l’opinion victorienne et mène à l’ostracisme de Rae par les membres de l’establishment britannique. Il meurt en 1893 dans l’indifférence la plus totale malgré ses découvertes cruciales. Les historiens actuels pensent que John Rae a très probablement parcouru l’ensemble du passage en chien de traîneau lors de ses différentes expéditions à travers l’Arctique canadien.

Les nombreuses expéditions menées pendant les douze années qui ont suivi la disparition de Franklin et de son équipage permettent enfin de dresser le profil côtier de la plupart des îles arctiques et de constater que la période de navigation sans glace dure à peine un ou deux mois, entre août et septembre. A partir de 1875, l’Amirauté anglaise se désintéresse complétement des explorations dans l’Arctique. La carte ci-dessous présente la cartographie du passage en 1854 (Figure 6). Une rapide comparaison avec l’image satellite de la figure 1 (Première partie de l’article)montre qu’il ne reste plus que quelques centaines de kilomètres à cartographier pour pouvoir complètement dessiner le passage du Nord-Ouest. Le temps presse donc et la compétition entre les différentes nations européennes est intense.

Carte du passage du NO en 1854

Figure 6 : Carte du passage du Nord-Ouest en 1854. En rouge, à gauche, trajet de Mc Clure sur l’Investigator. A droite, en jaune, le trajet retour d’Edward Inglefield sur le Phoenix et, au centre, en pointillés, le trajet en traîneau dirigée par le lieutenant Samuel Gurney Cresswell qui devint donc le premier officier à traverser le Passage du Nord-Ouest.

Article rédigé par Audrey Roustiau, géologue et géophysicienne, et guide chez Grands Espaces.

 

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