Serge Guiraud
Anthropologie visuelle
1 juillet
15 juillet 2026
Serge Guiraud
Anthropologie visuelle
Manaus est le point de départ de notre croisière en Amazonie. Bâtie sur la rive droite du Rio Negro, la capitale de l’État de l’Amazonas semble encore assoupie. Ce début de saison sèche marque la fin du festival de Parintins, l’un des plus grands rendez-vous culturels du Brésil, qui célèbre toute la richesse et la diversité de l’Amazonie. Située à quelque 400 kilomètres en aval de Manaus, la ville de Parintins accueille chaque année des milliers de festivaliers. De retour chez eux, les habitants reprennent peu à peu le rythme de la grande ville.

Pour retrouver un peu d’animation, il faut se rendre au marché. C’est ici que transitent les trésors de la forêt : fruits exotiques, épices, plantes médicinales et poissons aux noms hérités des langues indigènes, comme le cupuaçu ou le pirarucu, que l’on traduit littéralement par « grand fruit » et « poisson rouge ». Ce dernier n’a pourtant rien de commun avec notre modeste poisson d’aquarium. Pouvant dépasser deux mètres de long et peser plus de 200 kilos, il est l’un des plus grands poissons à écailles d’eau douce de la planète. Nous aurons d’ailleurs l’occasion de le déguster au déjeuner.

Manaus est également célèbre pour son magnifique théâtre. Nous avons la chance d’assister à une répétition de l’orchestre municipal. Il suffit de fermer les yeux pour remonter un siècle en arrière, à l’époque où « l’or mou », le caoutchouc, faisait la fortune de la ville et attirait une prospérité sans précédent au cœur de la forêt amazonienne.
Avant de mettre le cap vers l’ouest, en direction de la région des Trois Frontières, la Jangada coupe ses moteurs devant l’un des phénomènes naturels les plus fascinants de l’Amazonie : la rencontre des eaux. C’est ici que le Solimões et le Rio Negro se rejoignent sans se mélanger. Ce spectacle, que l’on observe à plusieurs endroits du bassin amazonien, s’explique par la différence de vitesse des courants, de température, de densité et d’acidité des deux fleuves. À cette heure de la journée, la lumière souligne parfaitement la frontière entre les eaux sombres du Rio Negro et les eaux couleur café au lait du Solimões. Ce n’est que plusieurs kilomètres plus loin que les deux cours d’eau finiront par ne former qu’un seul fleuve : l’Amazone.

En fin d’après-midi, nous embarquons à bord d’une annexe pour explorer les bras du fleuve et partir à la rencontre de la faune amazonienne. La journée s’achève dans la douceur d’un coucher de soleil embrasant la cime des arbres, où des milliers de cormorans et d’aigrettes viennent prendre leur quartier pour la nuit.
La Jangada poursuit sa navigation sur le Solimões, en direction de l’ouest. Le fleuve le plus puissant du monde charrie d’immenses troncs d’arbres et des amas de végétation arrachés aux berges, rendant la progression parfois délicate. Une halte est prévue à la confluence avec le Purus. Long de plus de 3 200 kilomètres, il est le deuxième plus grand affluent de l’Amazone. C’est ici que les botos, les célèbres dauphins roses, s’observent le plus facilement. Rescapés de l’ancienne mer de Pebas, qui recouvrait autrefois une grande partie de l’Amazonie, ces mammifères ont su s’adapter aux eaux douces et chargées de sédiments du fleuve. À chaque remontée pour reprendre leur souffle, ils dévoilent quelques instants leur long rostre, leur melon particulièrement développé – indispensable à leur système d’écholocation – et, bien sûr, les reflets rosés de leur peau qui ont fait leur renommée.
Soudain, le ciel se couvre d’épais nuages d’ardoise. L’orage se prépare. Les oiseaux se taisent et disparaissent comme par enchantement. Il est temps de regagner le bateau. En chemin, nous distinguons, au sommet d’un grand arbre, la silhouette de quelques singes hurleurs, dont les puissants cris résonnent au loin. À l’horizon, le soleil descend rapidement avant de s’effacer derrière la forêt, enveloppant l’Amazonie d’une lumière dorée.

La sortie de ce matin est consacrée à l’observation des oiseaux dans la région de Codajás. Les vastes zones humides qui bordent le fleuve abritent une avifaune particulièrement riche. L’endroit est notamment réputé pour l’importante concentration de milans des marais qui patrouillent inlassablement au-dessus des roseaux. Mais un autre oiseau, bien plus imposant, attire rapidement notre attention : le kamichi cornu.
Avec son corps massif de 60 à 75 centimètres, son plumage gris brun et sa silhouette presque préhistorique, il ne ressemble à aucun autre oiseau d’Amazonie. Son trait le plus remarquable est la fine excroissance cornée qui se dresse au sommet de son crâne. Constituée de kératine, cette « corne » ne sert ni d’arme ni d’outil ; elle jouerait avant tout un rôle dans la reconnaissance visuelle et les interactions sociales entre individus. Chez les jeunes, elle n’est qu’une petite pointe avant d’atteindre sa taille définitive à l’âge adulte.

Malgré son allure robuste, le kamichi cornu est essentiellement herbivore. Il se nourrit de végétaux aquatiques qu’il broute à la surface de l’eau, complétant son régime par quelques petits invertébrés trouvés dans la vase. Ses longues pattes lui permettent de progresser avec aisance sur la végétation flottante. L’oiseau cache toutefois un redoutable moyen de défense : chaque aile est armée de deux solides éperons osseux dont il se sert lors de violents affrontements territoriaux.
L’après-midi est marqué par une rencontre aussi inattendue qu’émouvante avec un paresseux. Blotti dans la fourche d’un arbre, le jeune Bradypus semble parfaitement indifférent à notre présence. À en juger par son comportement, il vient tout juste d’achever son apprentissage auprès de sa mère. Durant les six premiers mois de sa vie, celle-ci lui a transmis les gestes essentiels à sa survie : rester immobile pour se fondre dans le feuillage, se déplacer avec une extrême prudence et, surtout, reconnaître les quelques espèces de feuilles qui constitueront l’essentiel de son alimentation tout au long de sa vie.

Dimanche 5 juillet
Au lever du soleil, nous sommes partis pour une première randonnée en forêt amazonienne. Entre curiosité et appréhension, nous nous enfonçons dans un univers mystérieux, totalement inconnu pour certains d’entre nous. Nous sommes accompagnés par nos guides locaux, dont la connaissance de cette nature luxuriante est impressionnante. João, le plus âgé, nous offre une véritable démonstration d’agilité en grimpant avec une étonnante facilité au sommet d’un palmier pinot afin de récolter les précieuses baies d’açaï.
Un peu plus loin, nous découvrons le majestueux noyer du Brésil. Ses imposants fruits renferment les célèbres noix du Brésil, réputées pour leurs remarquables qualités nutritionnelles. Notre guide nous explique les méthodes de récolte ainsi que l’importance économique et culturelle de cet arbre pour les communautés locales.
La visite se poursuit dans une maison traditionnelle dédiée à la transformation du manioc. Aujourd’hui, c’est dimanche et, comme ailleurs dans le monde, personne ne travaille. Les explications de notre guide nous permettent néanmoins de comprendre les différentes étapes nécessaires à la détoxication des tubercules. Nous prenons alors conscience de l’immense travail et de l’énergie qu’il faut déployer avant de pouvoir consommer le manioc, sous forme de farine ou de galettes.
La seconde excursion nous conduit le long des rives inondées du Solimões. Dans les arbres qui bordent le fleuve, nous observons plusieurs groupes de singes hurleurs, parmi lesquels des femelles portant leur petit sur le dos.
Située sur les rives de la rivière Téfé, dans l’État de l’Amazonas au Brésil, la ville éponyme constitue depuis plus d’un siècle l’un des principaux foyers de l’évangélisation en Amazonie. Au cœur de cette aventure spirituelle se trouve la Congrégation du Saint-Esprit, plus connue sous le nom des Spiritains, dont l’œuvre a profondément marqué le développement religieux, éducatif et social de cette immense région.
Les premiers Spiritains arrivent à Téfé en 1897, répondant à l’appel de l’Église pour assurer la mission dans un territoire infini, composé de milliers de kilomètres de fleuves, de forêts denses et de communautés souvent coupées du reste du monde. Leur mission est considérable : annoncer l’Évangile, tout en partageant le quotidien des populations riveraines et des peuples autochtones.
En 1910, le Saint-Siège érige la Préfecture apostolique de Téfé et en confie la responsabilité aux Spiritains. Sous l’impulsion de son premier préfet apostolique, Mgr Alfred Barrat, la mission connaît un développement remarquable. Des paroisses sont fondées, des écoles et des dispensaires voient le jour, contribuant à l’amélioration des conditions de vie dans toute la région.
Les missionnaires sillonnent les fleuves durant des jours, parfois des semaines, afin de rejoindre les communautés les plus isolées. Leurs embarcations deviennent de véritables paroisses flottantes où sont célébrés les sacrements, dispensée la catéchèse et entretenus des liens de proximité avec les familles vivant au cœur de la forêt.
Aujourd’hui encore, les Spiritains demeurent très présents dans la Prélature de Téfé. Aux côtés des prêtres locaux, des religieuses et de nombreux laïcs engagés, ils poursuivent leur mission dans un esprit de dialogue, de solidarité et de respect des cultures amazoniennes.
En début d’après-midi, nous reprenons notre navigation en direction de Mamirauá. Située à une centaine de kilomètres en amont de Téfé, entre les fleuves Solimões, Japurá et Auati-Paraná, cette réserve constitue l’un des plus extraordinaires sanctuaires naturels de l’Amazonie. Créée en 1996, elle est la première réserve de développement durable du Brésil et fait aujourd’hui figure de référence mondiale en matière de protection de la biodiversité associée au développement des populations locales. Avec plus de 1,1 million d’hectares, Mamirauá protège la plus vaste forêt inondable — la várzea — de la planète.
Une excursion de près de trois heures en embarcation nous permet d’explorer ce labyrinthe de forêts inondées. Les observations se succèdent : le spectaculaire jacamar oreillard, le discret barbacou et plusieurs bandes de singes hurleurs dont les puissants vocalises résonnent à travers la canopée, rappelant combien cette forêt est vivante.
Après le dîner, une nouvelle sortie nous entraîne dans l’obscurité amazonienne. À la lumière des lampes, les reflets rouges des yeux des caïmans à lunettes et des caïmans noirs apparaissent à la surface de l’eau. Plus haut, parfaitement immobile sur une branche, un ibijau attend silencieusement le passage d’un insecte. Dans le silence de la nuit, seulement troublé par le chant des grenouilles et le bruissement de la forêt, l’Amazonie révèle alors un visage mystérieux.
A 7 heures, nous quittons le bateau en compagnie de guides locaux à la recherche du célèbre ouakari chauve, primate emblématique de la réserve de Mamirauá. Facilement reconnaissable à son épais pelage blanc et à son visage d’un rouge éclatant, ce singe rare ne vit que dans les forêts inondées de l’Amazonie centrale.
Mais pour apercevoir ce discret habitant de la canopée, il ne suffit pas de connaître son habitat : il faut aussi beaucoup de patience… et une bonne dose de chance. À bord de petites embarcations, nous nous enfonçons dans le dédale de la forêt inondée. Les arbres émergent directement des eaux brunes, leurs troncs formant un véritable labyrinthe dans lequel notre progression est lente et minutieuse.
Les guides scrutent les cimes, tendent l’oreille au moindre bruissement de feuilles, s’arrêtent parfois quelques instants dans l’espoir d’entendre un cri ou d’apercevoir une silhouette bondissant de branche en branche. Nous savons que les ouakaris sont présents dans ce secteur, mais leur domaine s’étend sur plusieurs kilomètres et la forêt leur offre d’innombrables cachettes.
Après plus de deux heures de navigation silencieuse, il faut pourtant se rendre à l’évidence : pas la moindre apparition. Aucun visage écarlate ne s’est dévoilé entre les feuillages. Nous regagnons le bateau un peu déçus, mais conscients que cette quête inaboutie fait aussi partie de l’expérience amazonienne. Ici, la nature ne se laisse jamais apprivoiser et c’est elle, toujours, qui décide du moment où elle accepte de se dévoiler.
L’exploration des rivières amazoniennes est une aventure où chaque journée réserve son lot de découvertes. La progression lente de la Jangada ne nous permet malheureusement pas d’atteindre la destination prévue au programme. Plutôt que de nous décourager, nous décidons de profiter de ce contretemps pour explorer deux lieux encore inconnus de nos guides.
Notre première étape est la rivière Jurua, réputée pour être la plus sinueuse de tout le bassin amazonien. Ses innombrables méandres traversent une forêt luxuriante où la nature semble demeurer intacte. Dans l’après-midi, nous nous engageons dans une rivière étroite et silencieuse. À son entrée se dressent quelques habitations sur pilotis, occupées par des familles indigènes cocama. Leur accueil chaleureux nous permet d’échanger sur leur histoire et leur territoire. Au cours de la conversation, ils nous révèlent avoir découvert, à l’intérieur des terres, plusieurs urnes funéraires précolombiennes. Ces vestiges archéologiques constituent une preuve supplémentaire de l’occupation ancienne de l’Amazonie. Ils témoignent de la présence de peuples qui maîtrisaient déjà l’agriculture et la céramique.
Loin d’être une forêt inhabitée, l’Amazonie a abrité des sociétés complexes, capables de transformer leur environnement et de développer des cultures riches. Ces découvertes remettent en question l’idée d’une région restée sauvage jusqu’à l’arrivée des Européens. Elles montrent que les civilisations amazoniennes avaient construit des sociétés sophistiquées, parfaitement adaptées à leur milieu et dotées d’un savoir-faire remarquable.
L’Amazonie possède ce pouvoir rare d’habiter l’imaginaire des hommes. Depuis des siècles, elle nourrit les récits, les légendes et les fantasmes. On la croit sauvage, infinie, presque inaccessible, comme si elle échappait encore à la présence humaine. On l’imagine mystérieuse, parfois brutale, peuplée de créatures extraordinaires que l’on ne rencontre nulle part ailleurs. Les mythes y prennent naturellement racine : on évoque même les Amazones, ces femmes guerrières légendaires qui, dit-on, décochaient leurs flèches avec une précision redoutable.
Et puis vient le moment où l’on pénètre réellement dans cette forêt. La réalité dépasse alors les récits.
Cet après-midi, nous avons découvert un véritable jardin d’Éden. Des milliers d’oiseaux se sont envolés dans un ballet d’une grâce infinie, mouchetant le ciel d’un blanc immaculé. Des caïmans, immobiles en apparence, nous observaient d’un œil attentif, comme s’ils étaient les gardiens silencieux de ces eaux. Des paresseux, avec une étonnante agilité, nous offraient leurs improbables acrobaties à la cime des arbres. Et, tout autour de nous, les singes-écureuils bondissaient de branche en branche tandis que les puissants hurlements des singes hurleurs résonnaient dans la forêt, rappelant que nous n’étions que des visiteurs dans leur royaume.
Avons-nous rêvé ? Pendant quelques instants, nous aurions pu le croire. Pourtant, les photographies sont là pour témoigner que cette journée a bel et bien existé.
La visite d’un premier village indigène suscite toujours une certaine curiosité. Il me tarde d’observer la réaction des passagers qui, pour la plupart, ont du mal à suspendre leurs préjugés. Pourtant, ces peuples autochtones forment des communautés bien contemporaines, pleinement connectées à la société non indigène. La principale différence réside dans leur perception singulière du monde et dans les relations complexes qu’ils entretiennent avec les êtres non humains.
Les Magüta, plus connus sous le nom de Ticuna, constituent le peuple autochtone le plus nombreux du Brésil, avec plus de 70 000 membres. Dans leur mythologie, un héros nommé Yo’i pêcha les premiers êtres humains dans les eaux rouges de la rivière Eware. Ce récit fondateur est présenté dans le petit musée aménagé au sein du village de Bethania.
Nous assistons également à une reconstitution du rite de passage de la jeune fille à l’âge adulte. Dans cette société, lorsqu’une jeune fille a ses premières règles, elle entre en réclusion pendant un mois. Cet enfermement symbolise la mort de l’enfant et la renaissance de la future femme. Chez les Ticuna, ce rite comporte une épreuve particulièrement douloureuse : l’arrachage des cheveux. Aujourd’hui, peu de jeunes filles acceptent encore de se soumettre à cette ultime étape.
À l’issue de cette période d’initiation, qui se prolonge traditionnellement pendant une année, la jeune femme est considérée comme prête à se marier.
En Amazonie, les réputations ont la dent dure. C’est le cas des piranhas. Ces poissons, que nous essayons de pêcher ce matin, ont été les héros de nombreux films et récits dans lesquels ils semaient la terreur. Armés de puissantes mâchoires garnies de dents acérées, ils y étaient présentés comme des prédateurs capables de dévorer leurs proies en quelques instants, sans leur laisser la moindre chance.
La réalité est pourtant bien différente. Cette image est largement exagérée. La plupart des espèces de piranhas sont plutôt craintives et préfèrent éviter les êtres humains. Elles se nourrissent principalement de poissons, d’insectes, de fruits tombés dans l’eau et de végétaux aquatiques. Les attaques contre l’homme sont exceptionnelles et surviennent surtout lorsque les animaux se sentent menacés ou en période de pénurie alimentaire. Si les médias et le cinéma ont largement contribué à leur réputation de prédateurs féroces, les piranhas jouent en réalité un rôle essentiel dans l’équilibre des écosystèmes des rivières d’Amérique du Sud.
Notre destination finale approche. En observant les berges, on remarque que le niveau de l’eau est nettement plus bas qu’au moment où nous avons embarqué sur la jangada. Cette différence s’explique par l’immensité du bassin amazonien, le plus vaste du monde. À aucun moment de l’année, le niveau des eaux n’est identique sur l’ensemble du cours de l’Amazone. Le fleuve est alimenté par des centaines d’affluents qui traversent des régions où les saisons des pluies ne coïncident pas. Tandis que certaines parties du bassin connaissent des précipitations abondantes, d’autres traversent une période plus sèche. À cela s’ajoute le temps nécessaire à l’eau pour parcourir les milliers de kilomètres du réseau hydrographique. Ainsi, le niveau de l’Amazone varie constamment selon les lieux et les saisons.
Aujourd’hui, ce ne sont pas une, mais deux ethnies qui sont au programme : les Matis et les Marubo. Ces deux communautés vivent dans la vallée du Javari, en Amazonie brésilienne, une région qui abrite la plus forte concentration de peuples isolés au monde.
Pour rejoindre les Matis, nous marchons 45 minutes à travers la forêt de terre ferme, où les arbres immenses semblent soutenir le ciel. En chemin, notre guide indigène nous fait découvrir plusieurs plantes aux vertus médicinales. À notre arrivée dans un campement de chasse, quelques Matis nous accueillent. Un jeune homme parlant portugais nous invite à assister à l’un des rituels les plus emblématiques de son peuple : le Mariwin.
Pour les Matis, les Mariwin sont des esprits ancestraux qui reviennent temporairement visiter les vivants. Incarnés par des hommes portant des masques d’argile et le corps recouvert de feuilles, ils ne parlent pas, mais poussent des grognements et des souffles qui renforcent leur caractère mystérieux. Armés de longues baguettes confectionnées à partir du pétiole d’un palmier, ils frappent les enfants, et parfois aussi les femmes et les hommes.
Loin d’être une punition, ces coups ont une fonction rituelle. Ils sont censés chasser la paresse, transmettre la vigueur, fortifier le corps, favoriser la croissance et développer le courage. Chaque baguette n’est utilisée qu’une seule fois, soulignant le caractère sacré du geste. Cette cérémonie s’inscrit dans une vision du monde où la personne se construit progressivement grâce à différentes épreuves et pratiques rituelles, comme les tatouages, les perforations ou les scarifications.
Michèle, une passagère qui a déjà participé à plusieurs croisières avec la Jangada, se porte volontaire pour recevoir le fameux coup de baguette. D’autres, moins téméraires, préfèrent ne pas s’exposer aux pouvoirs des Mariwin.
Située sur les rives de l’Amazone, à la frontière du Brésil et du Pérou, Leticia est la seule ville colombienne ouverte sur le grand fleuve. Elle a pourtant été fondée par le Pérou en 1867 sous le nom de San Antonio, afin d’affirmer sa présence dans cette région alors très disputée. Peu après, elle est rebaptisée Leticia, probablement en hommage à Leticia Smith, une jeune femme d’Iquitos, même si l’origine exacte de ce nom demeure incertaine.
À la suite du traité Salomón-Lozano de 1922, la ville est cédée à la Colombie. Cette décision déclenche la guerre colombo-péruvienne de 1932-1933, avant que la Société des Nations ne confirme définitivement le rattachement de Leticia à la Colombie en 1934. Si quelques tensions diplomatiques ont parfois resurgi au fil des décennies, la frontière est aujourd’hui parfaitement établie.
Durant les années 1970 à 1990, Leticia a également été l’une des plaques tournantes du trafic de cocaïne en Amazonie, profitant de sa position stratégique au carrefour de trois pays. La présence accrue des autorités colombiennes et la coopération avec le Brésil et le Pérou ont depuis largement réduit cette activité.
Aujourd’hui, Leticia est une paisible cité amazonienne d’environ 50 000 habitants et le cœur vivant de la Triple Frontière. Colombiens, Brésiliens et Péruviens y passent librement d’un pays à l’autre, faisant de la ville un lieu de rencontres et d’échanges unique au monde.
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