Rémi Suchowierch
Guide naturaliste
9 mai
17 mai 2026
Rémi Suchowierch
Guide naturaliste
Élodie Marcheteau
Géologie
Chaque aventure possède un commencement, un instant suspendu où l’on quitte le monde familier pour s’élancer vers l’inconnu. Pour nous, tout débute à Longyearbyen, la ville habitée la plus septentrionale de la planète, ultime point d’ancrage avant le grand Nord. C’est ici, au pied des montagnes sombres et des glaciers encore immobiles sous la lumière arctique, que nous attend le Grand Explorer, prêt à nous emmener vers les terres sauvages du Svalbard.

Avec ses quelques 2600 habitants, Longyearbyen est aujourd’hui le principal foyer de vie de l’archipel. Fondée en 1906 par l’homme d’affaires américain John Munroe Longyear, la ville s’est construite autour de l’exploitation du charbon, richesse qui façonna durablement ces vallées austères. Les anciennes installations minières, silhouettes de bois et d’acier accrochées aux pentes de l’Adventdalen, rappellent encore ce passé rude et fascinant. Entre les maisons colorées qui contrastent avec les montagnes minérales, l’atmosphère est singulière : à la fois paisible et chargée d’histoires, comme si chaque rue racontait un fragment de vie au bout du monde.
Pour beaucoup d’entre nous, le Svalbard n’était jusque-là qu’un nom lointain aperçu sur une carte, une terre presque irréelle où la nuit et le jour se confondent, où l’ours polaire règne encore en maître silencieux. En posant le pied ici, une émotion particulière nous envahit. Celle de découvrir un lieu que peu connaissent réellement, un territoire qui semble appartenir autant aux rêves d’explorateurs qu’à la réalité. Les regards se perdent déjà vers l’horizon, imaginant les glaciers immenses, les fjords silencieux et la faune arctique qui nous attendent.
Puis vient le moment du départ. Lentement, Longyearbyen s’éloigne derrière nous tandis que le navire gagne les eaux froides et lisses de l’Isfjord. Très vite, la civilisation paraît déjà distante. Les montagnes acérées qui bordent les côtes rappellent celles qui inspirèrent autrefois le navigateur Willem Barents lorsqu’il nomma cette île principale du Svalbard : le Spitzberg, « les montagnes pointues ». Le soleil nous accompagne sans jamais disparaître, diffusant une lumière douce et irréelle qui se reflète sur une mer calme comme un lac, seulement troublée par le sillage du Grand Explorer.

Autour de nous, le silence arctique s’installe peu à peu. Nous avons la sensation d’entrer dans un autre monde, loin des repères habituels, là où la Nature impose encore son rythme et sa puissance. L’excitation grandit à mesure que nous avançons vers ces terres longtemps demeurées inconnues des Hommes. L’aventure ne fait que commencer, et déjà le Svalbard nous envoûte.
Premier réveil polaire dans le Saint Jonsfjorden. Le navire glisse lentement sur une mer d’huile, dans une lumière douce et laiteuse où les montagnes encore enneigées se reflètent parfaitement à la surface de l’eau. Le silence de l’Arctique n’est troublé que par quelques craquements de glace et le souffle léger du vent froid. Pour cette première activité du séjour, nous débarquons pour une marche en raquettes à travers ce paysage minéral aux allures de bout du monde. Les yeux émerveillés, nous découvrons les premières traces laissées dans la neige par des renards polaires et des lagopèdes. Puis, au loin, un petit groupe de rennes du Svalbard apparaît sur une crête balayée par la lumière.

Nous les observons de longues minutes avant qu’ils ne viennent passer à seulement quelques mètres de nous, offrant un moment d’une rare intensité. En atteignant le sommet d’une moraine, vestige du glacier autrefois présent à nos pieds, toute la baie s’ouvre devant nous : une immense banquise de fjord immaculée où des dizaines de phoques se reposent sur l’étendue blanche. De retour dans les zodiacs, nous longeons le front de glace tandis que guillemots et mouettes tridactyles s’agitent dans les eaux sombres et glaciales. Soudain, alors que notre équipe approche silencieusement d’un phoque barbu allongé sur la glace, quelques bélugas surgissent entre nous et le pinnipède. Leurs dos blancs percent brièvement la surface pour quelques respirations avant de replonger dans les profondeurs obscures. L’instant est fugace, mais chargé d’émotion : notre première rencontre avec ces cétacés emblématiques des eaux arctiques. Nous terminons la matinée par l’observation de ce phoque aux teintes sombres grises qui contrastent avec la banquise sur laquelle il se repose.

L’après-midi, après une navigation scénique dans le détroit de Forlandsundet, les paysages défilent dans une lumière douce, entre falaises enneigées, banquise dérivante et montagnes acérées plongeant dans une mer parfaitement calme. Nous arrivons bientôt à proximité de l’isthme de Sarstangen, lieu de nos opérations. Après une courte traversée en zodiac, nous débarquons sur cette longue langue de sable sauvage, encerclée de glaciers étincelants et de pics montagneux majestueux. Au loin, une colonie de morses s’est installée sur le rivage. Lentement, après plusieurs centaines de mètres d’approche silencieuse, nous découvrons une trentaine de ces impressionnants pinnipèdes allongés au soleil arctique. Grognements profonds, déplacements maladroits et jeux de défenses rythment cette scène fascinante, offrant de magnifiques interactions au sein de la colonie.

En soirée, de retour à bord, Élodie, notre guide, nous captive avec une conférence passionnante retraçant la riche histoire du Svalbard, des premiers chasseurs aux grandes expéditions polaires.
La journée commence sous un soleil éclatant, éclairant d’une lumière intense le petit port protégé d’Alicehamna et les montagnes enneigées du Raudfjord. Le ciel est entièrement dégagé, d’un bleu pur et profond, le vent absent offre un ressenti très agréable en ce début de matinée, et nous offre des conditions parfaites pour notre activité à terre.
Lorsque les zodiacs atteignent le rivage, le silence frappe immédiatement. Un silence immense, presque physique, seulement brisé par le bruit régulier des raquettes dans la neige durcie. Nos pas nous conduisent rapidement vers la petite cabane de Raudfjordhytta en bordure de rivage, simple construction perdue dans une immensité de glace, de neige et de montagnes. En regardant à l’intérieur, difficile de ne pas penser aux hommes qui ont hiverné ici autrefois, isolés pendant des mois dans une obscurité totale, affrontant le froid, les ours et la solitude du Haut-Arctique.

Continuant notre périple sur la neige immaculée, bientôt nous apercevons des rennes sur les hauteurs. Leur fourrure épaisse d’un beige léger se fond dans les reliefs enneigés tandis qu’ils s’éloignent lentement, paisibles, totalement chez eux dans cet univers blanc. Plus loin, des traces fraîches de renard polaire s’alignent sur l’étendue blanche en direction du rivage. Nous ralentissons instinctivement pour les suivre du regard, imaginant l’animal invisible quelque part autour de nous, sans toutefois l’apercevoir.
Tout autour, les montagnes rouges du Raudfjord dominent le paysage. Le nom du fjord vient justement de ces roches anciennes riches en fer qui prennent, sous la lumière rasante du soleil polaire, des teintes rouges et cuivrées presque irréelles au milieu de la neige éclatante, témoin d’une époque où le Svalbard jouissait d’un climat chaud et aride, il y a quelques 400 millions d’années.
Puis vient l’ascension vers le cairn qui domine Alicehamna. Plus on monte, plus le silence semble immense. Arrivés au sommet, le regard se perd dans l’infini du fjord gelé, des glaciers et des montagnes du nord du Svalbard. Là-haut se dresse la croix d’Erik Mattilas, capitaine phoquier mort du scorbut en 1907, perdue face à l’immensité polaire. Le lieu dégage quelque chose de profondément émouvant. Le temps semble suspendu. Personne ne parle vraiment. Chacun contemple ce paysage immense dans une lumière qui paraît ne jamais devoir s’éteindre.

Lorsque le Grand Explorer reprend sa navigation vers Hamiltonbukta, le fjord reste parfaitement immobile. Le navire glisse lentement sur une mer d’huile où les glaciers et les montagnes se reflètent presque sans une ride. Cette absence totale de vent donne au paysage une sensation de calme absolu, comme si l’Arctique retenait son souffle…
Et pour cause… Soudain, sur le rivage enneigé, une forme apparaît. Depuis le début de la croisière, beaucoup espéraient ce moment sans savoir s’il arriverait réellement. Et le voilà, l‘ours polaire, immense silhouette ivoire avançant lentement le long de la côte, entre ombre et soleil. Même à distance, sa présence impressionne immédiatement: sa puissance tranquille se dégage de son corps massif, se déplaçant avec une étonnante fluidité sur la neige. Ses larges pattes s’enfoncent à peine dans les plaques gelées tandis que son long cou se balance doucement au rythme de sa marche. À travers les jumelles, chaque détail devient fascinant : le museau sombre, les petites oreilles rondes, l’épaisseur incroyable de la fourrure conçue pour survivre dans l’un des environnements les plus hostiles de la planète. Sous cette fourrure se cache une peau noire qui capte la chaleur du soleil. Tout chez lui est parfaitement adapté à cet univers de glace et de silence.

L’ours s’arrête un instant, relève la tête et hume l’air calme du fjord.
À bord, plus personne ne bouge.
Il y a dans cette rencontre quelque chose de difficile à décrire : un mélange d’admiration, d’émotion et de respect profond. Voir un ours polaire dans son environnement naturel, loin de toute présence humaine, donne soudain une autre dimension au Svalbard. Pendant quelques minutes, le temps semble ralentir autour du navire.
Plus loin, comme si l’Arctique voulait encore dévoiler une autre facette de sa vie sauvage, un renard polaire apparaît près des rochers du rivage. Plus petit, rapide, nerveux, il contraste avec la puissance tranquille de l’ours aperçu quelques instants plus tôt.

Puis viennent les falaises vivantes des colonies d’oiseaux marins. Les guillemots de Brünnich couvrent les parois rocheuses par centaines, serrés sur d’étroites corniches au-dessus de l’eau noire. Le vacarme des colonies résonne dans tout le fjord tandis que les mouettes tridactyles tournent dans le ciel bleu, leurs cris portant très loin dans l’air immobile.
Enfin apparaît le glacier d’Hamilton, immense mur de glace blanche plongeant directement dans la baie. Sous cette lumière parfaite et dans ce calme absolu, le glacier semble presque irréel lui aussi. Les bleus profonds des crevasses révélés par la lumière de fin de journée contrastent avec le blanc éclatant des séracs se reflétant dans l’eau cristalline.

La journée se termine comme elle a commencé : dans une lumière infinie, sans vent, entourés de glace, de montagnes et de silence. Mais elle est enrichie de toutes ces rencontres uniques qui resteront à jamais gravées dans le cœur : une journée qui donne le sentiment rare d’avoir goûté à l’essence du Svalbard.
Au réveil, le Liefdefjorden s’offre à nous dans une atmosphère presque irréelle : la mer est parfaitement lisse, sans le moindre souffle de vent, et une lumière douce de matin polaire vient caresser les sommets enneigés et les glaciers qui ferment le fjord au loin. Les zodiacs sont mis à l’eau et nous partons explorer les petits îlots disséminés dans cette vaste baie, encore silencieux mais qui deviendront dans quelques jours de véritables refuges pour les colonies d’oiseaux nichant dans l’archipel.
Les eaux calmes favorisent de belles observations, avec plusieurs phoques barbus nageant paisiblement dans les eaux calmes, tandis que de nombreux eiders animent la surface de leurs silhouettes élégantes. Nous poursuivons notre navigation le long du front de banquise qui verrouille encore l’accès au glacier du fond du fjord, mais cette barrière de glace ne fait qu’ajouter à la grandeur du paysage, entre silence absolu et immensité minérale. Pour conclure la matinée, nous débarquons à Texas Bar, l’une des cabanes les plus emblématiques du Svalbard, ancien refuge de trappeurs isolé dans un décor spectaculaire, témoin d’une époque où quelques hommes vivaient ici au rythme de la glace et de la nuit polaire.
De retour à bord, la journée se prolonge par une belle surprise : depuis le pont extérieur, un baleine de Minke apparaît brièvement à la surface, venant ponctuer ce matin arctique d’une dernière rencontre sauvage.

L’après-midi, nous mettons le cap vers l’emblématique Moffen, ce discret anneau de sable perdu aux confins du nord du Svalbard. Durant la courte navigation, bercés par une mer calme et des paysages immaculés, Élodie nous captive avec une conférence passionnante consacrée au monde des glaces, à leur formation et à leur rôle dans cet univers polaire. Puis la voix de Rémi retentit depuis la passerelle : nous approchons du mythique 80e parallèle nord. Tous se pressent alors au bridge pour immortaliser ce passage symbolique, un instant chargé d’émotion sous la lumière douce de l’Arctique. À notre arrivée, les zodiacs sont mis à l’eau et nous profitons de conditions absolument exceptionnelles autour de Moffen. Sur les plages de cet îlot protégé, des centaines de morses se rassemblent déjà en vastes colonies estivales, offrant l’un des plus impressionnants sites d’observation de l’archipel.

La mer, parfaitement lisse, nous permet de contourner l’île au plus près de ses côtes que les distances réglementaires nous autorisent, une opération rare tant la houle rend habituellement l’approche difficile. Dans seulement quelques jours, ce sanctuaire naturel sera entièrement fermé pour préserver la tranquillité de ces géants de l’Arctique, rendant cette exploration encore plus privilégiée. Encore une superbe journée en arctique !
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