Rémi Suchowierch
Guide naturaliste
9 mai
17 mai 2026
Rémi Suchowierch
Guide naturaliste
Élodie Marcheteau
Géologie
Chaque aventure possède un commencement, un instant suspendu où l’on quitte le monde familier pour s’élancer vers l’inconnu. Pour nous, tout débute à Longyearbyen, la ville habitée la plus septentrionale de la planète, ultime point d’ancrage avant le grand Nord. C’est ici, au pied des montagnes sombres et des glaciers encore immobiles sous la lumière arctique, que nous attend le Grand Explorer, prêt à nous emmener vers les terres sauvages du Svalbard.

Avec ses quelques 2600 habitants, Longyearbyen est aujourd’hui le principal foyer de vie de l’archipel. Fondée en 1906 par l’homme d’affaires américain John Munroe Longyear, la ville s’est construite autour de l’exploitation du charbon, richesse qui façonna durablement ces vallées austères. Les anciennes installations minières, silhouettes de bois et d’acier accrochées aux pentes de l’Adventdalen, rappellent encore ce passé rude et fascinant. Entre les maisons colorées qui contrastent avec les montagnes minérales, l’atmosphère est singulière : à la fois paisible et chargée d’histoires, comme si chaque rue racontait un fragment de vie au bout du monde.
Pour beaucoup d’entre nous, le Svalbard n’était jusque-là qu’un nom lointain aperçu sur une carte, une terre presque irréelle où la nuit et le jour se confondent, où l’ours polaire règne encore en maître silencieux. En posant le pied ici, une émotion particulière nous envahit. Celle de découvrir un lieu que peu connaissent réellement, un territoire qui semble appartenir autant aux rêves d’explorateurs qu’à la réalité. Les regards se perdent déjà vers l’horizon, imaginant les glaciers immenses, les fjords silencieux et la faune arctique qui nous attendent.
Puis vient le moment du départ. Lentement, Longyearbyen s’éloigne derrière nous tandis que le navire gagne les eaux froides et lisses de l’Isfjord. Très vite, la civilisation paraît déjà distante. Les montagnes acérées qui bordent les côtes rappellent celles qui inspirèrent autrefois le navigateur Willem Barents lorsqu’il nomma cette île principale du Svalbard : le Spitzberg, « les montagnes pointues ». Le soleil nous accompagne sans jamais disparaître, diffusant une lumière douce et irréelle qui se reflète sur une mer calme comme un lac, seulement troublée par le sillage du Grand Explorer.

Autour de nous, le silence arctique s’installe peu à peu. Nous avons la sensation d’entrer dans un autre monde, loin des repères habituels, là où la Nature impose encore son rythme et sa puissance. L’excitation grandit à mesure que nous avançons vers ces terres longtemps demeurées inconnues des Hommes. L’aventure ne fait que commencer, et déjà le Svalbard nous envoûte.
Premier réveil polaire dans le Saint Jonsfjorden. Le navire glisse lentement sur une mer d’huile, dans une lumière douce et laiteuse où les montagnes encore enneigées se reflètent parfaitement à la surface de l’eau. Le silence de l’Arctique n’est troublé que par quelques craquements de glace et le souffle léger du vent froid. Pour cette première activité du séjour, nous débarquons pour une marche en raquettes à travers ce paysage minéral aux allures de bout du monde. Les yeux émerveillés, nous découvrons les premières traces laissées dans la neige par des renards polaires et des lagopèdes. Puis, au loin, un petit groupe de rennes du Svalbard apparaît sur une crête balayée par la lumière.

Nous les observons de longues minutes avant qu’ils ne viennent passer à seulement quelques mètres de nous, offrant un moment d’une rare intensité. En atteignant le sommet d’une moraine, vestige du glacier autrefois présent à nos pieds, toute la baie s’ouvre devant nous : une immense banquise de fjord immaculée où des dizaines de phoques se reposent sur l’étendue blanche. De retour dans les zodiacs, nous longeons le front de glace tandis que guillemots et mouettes tridactyles s’agitent dans les eaux sombres et glaciales. Soudain, alors que notre équipe approche silencieusement d’un phoque barbu allongé sur la glace, quelques bélugas surgissent entre nous et le pinnipède. Leurs dos blancs percent brièvement la surface pour quelques respirations avant de replonger dans les profondeurs obscures. L’instant est fugace, mais chargé d’émotion : notre première rencontre avec ces cétacés emblématiques des eaux arctiques. Nous terminons la matinée par l’observation de ce phoque aux teintes sombres grises qui contrastent avec la banquise sur laquelle il se repose.

L’après-midi, après une navigation scénique dans le détroit de Forlandsundet, les paysages défilent dans une lumière douce, entre falaises enneigées, banquise dérivante et montagnes acérées plongeant dans une mer parfaitement calme. Nous arrivons bientôt à proximité de l’isthme de Sarstangen, lieu de nos opérations. Après une courte traversée en zodiac, nous débarquons sur cette longue langue de sable sauvage, encerclée de glaciers étincelants et de pics montagneux majestueux. Au loin, une colonie de morses s’est installée sur le rivage. Lentement, après plusieurs centaines de mètres d’approche silencieuse, nous découvrons une trentaine de ces impressionnants pinnipèdes allongés au soleil arctique. Grognements profonds, déplacements maladroits et jeux de défenses rythment cette scène fascinante, offrant de magnifiques interactions au sein de la colonie.

En soirée, de retour à bord, Élodie, notre guide, nous captive avec une conférence passionnante retraçant la riche histoire du Svalbard, des premiers chasseurs aux grandes expéditions polaires.
La journée commence sous un soleil éclatant, éclairant d’une lumière intense le petit port protégé d’Alicehamna et les montagnes enneigées du Raudfjord. Le ciel est entièrement dégagé, d’un bleu pur et profond, le vent absent offre un ressenti très agréable en ce début de matinée, et nous offre des conditions parfaites pour notre activité à terre.
Lorsque les zodiacs atteignent le rivage, le silence frappe immédiatement. Un silence immense, presque physique, seulement brisé par le bruit régulier des raquettes dans la neige durcie. Nos pas nous conduisent rapidement vers la petite cabane de Raudfjordhytta en bordure de rivage, simple construction perdue dans une immensité de glace, de neige et de montagnes. En regardant à l’intérieur, difficile de ne pas penser aux hommes qui ont hiverné ici autrefois, isolés pendant des mois dans une obscurité totale, affrontant le froid, les ours et la solitude du Haut-Arctique.

Continuant notre périple sur la neige immaculée, bientôt nous apercevons des rennes sur les hauteurs. Leur fourrure épaisse d’un beige léger se fond dans les reliefs enneigés tandis qu’ils s’éloignent lentement, paisibles, totalement chez eux dans cet univers blanc. Plus loin, des traces fraîches de renard polaire s’alignent sur l’étendue blanche en direction du rivage. Nous ralentissons instinctivement pour les suivre du regard, imaginant l’animal invisible quelque part autour de nous, sans toutefois l’apercevoir.
Tout autour, les montagnes rouges du Raudfjord dominent le paysage. Le nom du fjord vient justement de ces roches anciennes riches en fer qui prennent, sous la lumière rasante du soleil polaire, des teintes rouges et cuivrées presque irréelles au milieu de la neige éclatante, témoin d’une époque où le Svalbard jouissait d’un climat chaud et aride, il y a quelques 400 millions d’années.
Puis vient l’ascension vers le cairn qui domine Alicehamna. Plus on monte, plus le silence semble immense. Arrivés au sommet, le regard se perd dans l’infini du fjord gelé, des glaciers et des montagnes du nord du Svalbard. Là-haut se dresse la croix d’Erik Mattilas, capitaine phoquier mort du scorbut en 1907, perdue face à l’immensité polaire. Le lieu dégage quelque chose de profondément émouvant. Le temps semble suspendu. Personne ne parle vraiment. Chacun contemple ce paysage immense dans une lumière qui paraît ne jamais devoir s’éteindre.

Lorsque le Grand Explorer reprend sa navigation vers Hamiltonbukta, le fjord reste parfaitement immobile. Le navire glisse lentement sur une mer d’huile où les glaciers et les montagnes se reflètent presque sans une ride. Cette absence totale de vent donne au paysage une sensation de calme absolu, comme si l’Arctique retenait son souffle…
Et pour cause… Soudain, sur le rivage enneigé, une forme apparaît. Depuis le début de la croisière, beaucoup espéraient ce moment sans savoir s’il arriverait réellement. Et le voilà, l‘ours polaire, immense silhouette ivoire avançant lentement le long de la côte, entre ombre et soleil. Même à distance, sa présence impressionne immédiatement: sa puissance tranquille se dégage de son corps massif, se déplaçant avec une étonnante fluidité sur la neige. Ses larges pattes s’enfoncent à peine dans les plaques gelées tandis que son long cou se balance doucement au rythme de sa marche. À travers les jumelles, chaque détail devient fascinant : le museau sombre, les petites oreilles rondes, l’épaisseur incroyable de la fourrure conçue pour survivre dans l’un des environnements les plus hostiles de la planète. Sous cette fourrure se cache une peau noire qui capte la chaleur du soleil. Tout chez lui est parfaitement adapté à cet univers de glace et de silence.

L’ours s’arrête un instant, relève la tête et hume l’air calme du fjord.
À bord, plus personne ne bouge.
Il y a dans cette rencontre quelque chose de difficile à décrire : un mélange d’admiration, d’émotion et de respect profond. Voir un ours polaire dans son environnement naturel, loin de toute présence humaine, donne soudain une autre dimension au Svalbard. Pendant quelques minutes, le temps semble ralentir autour du navire.
Plus loin, comme si l’Arctique voulait encore dévoiler une autre facette de sa vie sauvage, un renard polaire apparaît près des rochers du rivage. Plus petit, rapide, nerveux, il contraste avec la puissance tranquille de l’ours aperçu quelques instants plus tôt.

Puis viennent les falaises vivantes des colonies d’oiseaux marins. Les guillemots de Brünnich couvrent les parois rocheuses par centaines, serrés sur d’étroites corniches au-dessus de l’eau noire. Le vacarme des colonies résonne dans tout le fjord tandis que les mouettes tridactyles tournent dans le ciel bleu, leurs cris portant très loin dans l’air immobile.
Enfin apparaît le glacier d’Hamilton, immense mur de glace blanche plongeant directement dans la baie. Sous cette lumière parfaite et dans ce calme absolu, le glacier semble presque irréel lui aussi. Les bleus profonds des crevasses révélés par la lumière de fin de journée contrastent avec le blanc éclatant des séracs se reflétant dans l’eau cristalline.

La journée se termine comme elle a commencé : dans une lumière infinie, sans vent, entourés de glace, de montagnes et de silence. Mais elle est enrichie de toutes ces rencontres uniques qui resteront à jamais gravées dans le cœur : une journée qui donne le sentiment rare d’avoir goûté à l’essence du Svalbard.
Au réveil, le Liefdefjorden s’offre à nous dans une atmosphère presque irréelle : la mer est parfaitement lisse, sans le moindre souffle de vent, et une lumière douce de matin polaire vient caresser les sommets enneigés et les glaciers qui ferment le fjord au loin. Les zodiacs sont mis à l’eau et nous partons explorer les petits îlots disséminés dans cette vaste baie, encore silencieux mais qui deviendront dans quelques jours de véritables refuges pour les colonies d’oiseaux nichant dans l’archipel.
Les eaux calmes favorisent de belles observations, avec plusieurs phoques barbus nageant paisiblement dans les eaux calmes, tandis que de nombreux eiders animent la surface de leurs silhouettes élégantes. Nous poursuivons notre navigation le long du front de banquise qui verrouille encore l’accès au glacier du fond du fjord, mais cette barrière de glace ne fait qu’ajouter à la grandeur du paysage, entre silence absolu et immensité minérale. Pour conclure la matinée, nous débarquons à Texas Bar, l’une des cabanes les plus emblématiques du Svalbard, ancien refuge de trappeurs isolé dans un décor spectaculaire, témoin d’une époque où quelques hommes vivaient ici au rythme de la glace et de la nuit polaire.
De retour à bord, la journée se prolonge par une belle surprise : depuis le pont extérieur, un baleine de Minke apparaît brièvement à la surface, venant ponctuer ce matin arctique d’une dernière rencontre sauvage.

L’après-midi, nous mettons le cap vers l’emblématique Moffen, ce discret anneau de sable perdu aux confins du nord du Svalbard. Durant la courte navigation, bercés par une mer calme et des paysages immaculés, Élodie nous captive avec une conférence passionnante consacrée au monde des glaces, à leur formation et à leur rôle dans cet univers polaire. Puis la voix de Rémi retentit depuis la passerelle : nous approchons du mythique 80e parallèle nord. Tous se pressent alors au bridge pour immortaliser ce passage symbolique, un instant chargé d’émotion sous la lumière douce de l’Arctique. À notre arrivée, les zodiacs sont mis à l’eau et nous profitons de conditions absolument exceptionnelles autour de Moffen. Sur les plages de cet îlot protégé, des centaines de morses se rassemblent déjà en vastes colonies estivales, offrant l’un des plus impressionnants sites d’observation de l’archipel.

La mer, parfaitement lisse, nous permet de contourner l’île au plus près de ses côtes que les distances réglementaires nous autorisent, une opération rare tant la houle rend habituellement l’approche difficile. Dans seulement quelques jours, ce sanctuaire naturel sera entièrement fermé pour préserver la tranquillité de ces géants de l’Arctique, rendant cette exploration encore plus privilégiée. Encore une superbe journée en arctique !
Mercredi 13 mai
C’est sous un ciel entièrement gris que le Grand Explorer entre dans le Fuglefjorden, le fjord des oiseaux, pour notre première activité de la journée. La lumière est douce, diffuse, presque ouatée. Il n’y a pas un souffle de vent et la mer est un miroir parfait où se reflètent les reliefs sombres des côtes arctiques.
Le navire navigue lentement entre de petites îles basses, polies et rabotées par les glaciers depuis des milliers d’années. Dans cette atmosphère silencieuse, la vie arctique apparaît discrètement mais constamment autour du bateau. Des eiders à duvet volent en couple serré, le mâle élégant dans son plumage blanc, accompagnant à merveille sa compagne colorée de marron.
Plus haut dans le ciel, plusieurs espèces d’oiseaux accompagnent la navigation de nos zodiacs : des goélands bourgmestre au vol puissant et lent, des mouettes tridactyles nerveuses et bruyantes, ainsi que des guillemots de Brünnich regroupés en radeaux sur l’eau sombre. Nouveaux venus dans notre répertoire de la famille des acidés, les macareux moines nagent à la surface de l’eau. Minuscules silhouettes noires et blanches au bec coloré d’un rouge intense, ils dérivent calmement avant de disparaître d’un battement d’ailes précipité.
En approchant du glacier de Svitjodbreen, la mer se remplit progressivement de brash, forme de glace fragmentée. De petits morceaux translucides dérivent lentement, dans un silence presque irréel. En nous rapprochant du front de glace, immense mur de glace aux reliefs tourmentés, les couleurs sont saisissantes : des bleus profonds, intenses, presque lumineux, semblent jaillir de l’intérieur même du glacier. L’eau parfaitement immobile reflète chaque détail avec une netteté incroyable, créant l’impression d’un paysage suspendu entre ciel et mer.
Au milieu des glaces, un phoque annelé vient observer le navire. Curieux et joueur, il apparaît entre les blocs de glace, relève la tête longuement avant de replonger silencieusement. Sa présence donne au fjord une sensation de vie discrète et fragile au cœur de cet univers minéral.
Après un retour à bord pour le déjeuner, nos guides nous font débarquer sur le site historique de Smeerenburg, sur l’île d’Amsterdamøya. Aujourd’hui paisible et silencieux, cet endroit fut pourtant l’un des centres majeurs de la chasse à la baleine dans l’Arctique européen. Fondée par les Néerlandais en 1619, Smeerenburg — littéralement « la ville de la graisse » — devient rapidement la plus grande implantation humaine de tout l’archipel du Spitzberg à cette époque.
La cité est créée pour exploiter la baleine franche du Groenland, alors très abondante dans les eaux du Svalbard. Lente, riche en graisse et relativement facile à approcher, elle représente une ressource précieuse pour l’Europe du XVIIe siècle. Son huile sert à l’éclairage, au chauffage et à de nombreux usages artisanaux et industriels. Les baleiniers installent ici des fours où la graisse est fondue directement sur place avant d’être expédiée vers les ports européens.
Aujourd’hui, il ne reste que quelques vestiges de pierre sur la plage : les anciens fours à graisse, des traces de fondations et les marques discrètes d’une activité humaine autrefois intense. Dans le silence du paysage polaire, ces ruines racontent à la fois l’audace des premiers navigateurs arctiques et le début de l’exploitation massive de la faune boréale.
À proximité du site historique, une petite échouerie de morses occupe le rivage. Les animaux reposent les uns contre les autres dans une apparente indifférence au monde extérieur, respirant bruyamment, les défenses tournées vers le ciel. La scène possède quelque chose de profondément archaïque, presque hors du temps.
De retour de cette immersion dans l’histoire, en fin d’après-midi, le Grand Explorer poursuit sa navigation jusqu’au glacier de Smeerenburg. L’atmosphère change progressivement : la brume se déchire par endroits et quelques rayons de soleil viennent percer les nuages. Une lumière presque surnaturelle éclaire alors certaines pointes du glacier et les sommets hérissés de glace, laissant le reste du paysage dans une pénombre grise et silencieuse.
En contrebas d’une zone de glace grise, deux phoques veaux marins reposent sur des rochers sombres au bord de l’eau, silhouettes paisibles dans ce décor minéral.
Derrière, le front glaciaire apparaît immense, déchiqueté, vivant. Les glaces bleues prennent ici une intensité fascinante : turquoise profond, bleu laiteux, éclats presque électriques dans les crevasses les plus compactes. Des pointes aiguës se dressent comme des cathédrales de cristal tandis que dans le fjord dérivent des icebergs aux formes infiniment variées — blocs striés, colonnades, sculptures naturelles façonnées par la fonte et les courants.
Alors que nous nous apprêtons à retourner au navire, soudain un grondement profond répercuté par tout le fjord résonne : une immense portion du glacier se détache. L’énorme vêlage déclenche une cascade d’autres détachements qui s’écroulent bruyamment dans l’eau bleue du fjord. Passées les quelques secondes de surprise, chacun reste silencieux face à cette démonstration brute de la puissance arctique.
Le retour vers le navire se fait dans une ambiance presque mystique. Les percées de soleil illuminent par instants certaines cimes glacées tandis que la brume continue de dériver lentement entre les reliefs. La frontière entre ciel, glace et mer semble disparaître, laissant l’impression d’avoir traversé un monde hors du temps.
Notre journée se termine par des sujets présentés par nos guides Élodie et Rémi, à la fois sur le climat et sur le morse, ajoutant de précieuses informations à nos connaissances désormais grandissantes sur ce fragile et précieux écosystème arctique.
Nous avons tous hâte de poursuivre demain notre découverte, un peu plus vers le Sud, entre silence polaire et lumières de glace.
Jeudi 14 mai
Au réveil, le navire glisse dans le majestueux Krossfjorden, au pied du spectaculaire Lilliehöökbreen. Devant nous s’étire ce front glaciaire immense, long de près de dix kilomètres, dont les falaises de glace se perdent dans une lumière laiteuse. Les zodiacs sont rapidement mis à l’eau et nous partons explorer la baie sur une mer parfaitement calme, comme figée. Une fine neige saupoudre les montagnes et les glaciers environnants, tandis qu’une douce clarté éclaire le ballet incessant des guillemots de Brünnich et des mouettes tridactyles venus se poser par dizaines sur les blocs de glace dérivant dans le fjord. L’émotion gagne encore en intensité lorsqu’une femelle morse accompagnée de son veau est repérée sur un iceberg ; nous nous approchons avec la plus grande délicatesse, laissant le duo se prélasser paisiblement dans ce décor silencieux. Plus loin, nous progressons dans un dense brash aux mille nuances de bleu pour nous rapprocher du front glaciaire. Un phoque barbu se repose sur un glaçon, tandis qu’un morse solitaire somnole sur un autre. Seuls les craquements sourds et les vêlages réguliers du glacier viennent rompre le silence, rappelant la puissance de cette glace en perpétuel mouvement. Pour conclure cette matinée exceptionnelle, nous débarquons sur un petit îlot au cœur de la baie, où un panorama à 360 degrés s’ouvre sur un monde de glace, de mer et de montagnes, absolument saisissant.
L’après-midi, le navire remonte le fjord jusqu’à son embouchure et jette l’ancre non loin de Camp Zoe. Après un court trajet en zodiac, nous débarquons sur ce site chargé d’histoire, témoin des premières tentatives d’exploitation minière au début du XXe siècle et de la vie rude des trappeurs qui occupèrent ensuite ces lieux isolés. La petite cabane, encore debout, raconte à elle seule une époque d’hivernages longs et austères dans l’extrême nord. Nous poursuivons à pied dans une toundra encore ponctuée de névés, mais déjà marquée par de larges plaques de végétation brun-vert réapparaissant sous la fonte printanière. Plusieurs rennes du Svalbard se laissent observer à bonne distance, leur silhouette claire se détachant sur la neige immaculée. Alors que nous atteignons un point de vue dominant la baie, l’atmosphère change brusquement : d’énormes flocons commencent à tomber, transformant en quelques instants le paysage dans une tempête de neige étonnamment paisible, sans le moindre souffle de vent. Dans cette ambiance presque irréelle, notre équipe d’expédition nous guide vers le plateau en contrebas pour rejoindre les embarcations. Quelques mètres plus bas, la visibilité s’améliore déjà, et nous terminons cette promenade dans une atmosphère légère et feutrée, sous la neige fraîche qui a délicatement redessiné chaque relief.
De retour à bord, la journée se prolonge dans la chaleur du salon, où Élodie nous offre deux présentations passionnantes consacrées au renne du Svalbard et au phoque barbu, deux espèces emblématiques de l’archipel. La soirée s’achève doucement, bercée par la navigation et la quiétude d’une lumière arctique qui ne semble jamais vouloir disparaître.
Vendredi 15 mai
La journée débute sous un ciel parfaitement dégagé. La lumière arctique éclaire les reliefs d’une clarté presque irréelle tandis que l’air froid saisit immédiatement le visage dès la sortie sur le pont. Le silence du fjord, seulement troublé par quelques cris d’oiseaux et le bruit lointain de la glace, donne la sensation d’entrer dans un monde encore intact.
Nous débarquons dans la baie du 14 Juillet pour une randonnée sur les crêtes de moraines. Très vite, le paysage nous enveloppe totalement. Sous nos pieds, les pierres polies et instables racontent les mouvements anciens des glaciers. À mesure que nous progressons sur les hauteurs, le regard se perd dans les reliefs, entre neige, roche sombre et langues glaciaires.
Le froid reste vif, mais il participe pleinement à l’expérience. Chaque respiration rappelle où nous sommes : au cœur du Spitzberg, dans un environnement immense, brut et vivant.
La montée nous conduit jusqu’à un point d’où apparaît une partie du dessus du glacier. La vue coupe littéralement le souffle. Devant nous, la glace semble infinie. Les contrastes de couleurs, entre le blanc éclatant, le gris minéral des moraines et le bleu de la glace, créent une atmosphère difficile à décrire où les mots semblent superflus. Chacun est absorbé par ce décor grandiose, par la sensation rare d’être minuscule face à une nature aussi puissante.
Après la descente, nous retrouvons les zodiacs et traversons le fjord vers l’autre rive. Le passage sur l’eau glacée accentue encore cette impression d’aventure polaire. Le vent fouette les visages tandis que les montagnes défilent autour de nous.
Les montagnes nous dominent, véritables cathédrales de roche animées par des centaines de vies. En hauteur, les mouettes tridactyles occupent les corniches dans un tumulte incessant. Plus près de l’eau, des guillemots de Brünnich se tiennent serrés sur les parois tandis que plusieurs macareux moines apparaissent dans des fractures, à l’abri des éléments.
Observer cette faune dans un décor aussi sauvage provoque une émotion particulière : celle d’être simplement invité, pour quelques heures, dans un monde qui ne nous appartient pas.
Dans l’après-midi, le Grand Explorer remonte vers le Nord du Kongsfjord. Peu à peu apparaît Ny-Ålesund, minuscule implantation humaine perdue dans l’immensité arctique.
Aujourd’hui station scientifique internationale permanente et ville la plus septentrionale du monde, Ny-Ålesund porte pourtant les traces d’un passé rude et dramatique. Ancienne cité minière, elle vit pendant des décennies au rythme de l’exploitation du charbon, dans des conditions difficiles et dangereuses. Plusieurs accidents marquent son histoire avant qu’un incendie meurtrier, en 1962, n’entraîne l’arrêt définitif de l’activité minière.
Le lieu reste aussi profondément lié à l’histoire des grandes explorations polaires. En 1928, le dirigeable Italia quitte Ny-Ålesund pour rejoindre le pôle Nord. L’expédition se termine tragiquement par un crash sur la banquise, déclenchant l’un des plus vastes sauvetages maritimes de l’histoire. Parti secourir l’équipage, le célèbre explorateur norvégien Roald Amundsen disparaît lui aussi dans les eaux arctiques.
Face à ces paysages silencieux, il est difficile de ne pas penser aux explorateurs qui ont affronté ces régions avec des moyens dérisoires bien différens de ceux d’aujourd’hui, guidés uniquement par le désir de découvrir l’inconnu.
Une nouvelle sortie en zodiac nous emmène ensuite dans le fjord à la recherche d’une plaque de banquise sur laquelle débarquer. Mais la glace de fjord a déjà presque totalement disparu en ce début d’été boréal.
À défaut de débarquement sur la banquise, nous naviguons au milieu d’un incroyable cimetière d’icebergs. Dans une eau parfaitement calme, ces sculptures de glace nous émerveillent par leurs couleurs et leurs formes telles des œuvres d’art éphémères.
Puis apparaît un glacier en recul suspendu au-dessus de l’eau, traversé de piliers d’un bleu électrique saisissant. Les nuances de la glace semblent presque irréelles, comme si la lumière venait de l’intérieur même du glacier.
A proximité des zodiacs passent plusieurs vols d’eiders à duvet et d’eiders à tête grise. Leur présence ajoute de la vie à ce décor minéral et glacé.
Cette journée donne le sentiment de vivre quelque chose de profondément rare, comme une immersion totale dans un monde polaire qui mobilise tous les sens : le froid sur la peau, l’odeur iodée du fjord, les lumières mouvantes sur la glace, les cris des oiseaux, le silence immense des glaciers. La vie prend une autre saveur, celle d’une gratitude de goûter à cette nature si puissante et si fragile, en sachant que nous en profiterons encore demain, ultime journée de notre séjour.
Samedi 16 mai
Au réveil, la météo est résolument en mode expédition : des rafales atteignant 50 km/h balaient le fjord et la visibilité se fait incertaine, noyant les reliefs dans une brume mouvante. Sans tarder, l’équipe d’expédition met en œuvre un plan B et le Grand Explorer s’enfonce plus profondément dans Trygghamna à la recherche d’un abri. Le choix s’avère parfait : peu à peu, le vent tombe, les nuages se déchirent et le paysage réapparaît. Nous débarquons au pied d’une moraine frontale, puis longeons la plage jusqu’au majestueux Harrietbreen, glacier endormi dont le front semble figé hors du temps. Devant lui, une lagune et les dernières plaques de banquise composent un décor irréel. Nos guides nous offrent alors un moment rare : avancer sur cette surface gelée, sur la masse d’eau figée, dans un silence presque absolu. Nous nous approchons du glacier, suspendus entre glace et ciel, pour immortaliser cet instant unique avant de regagner doucement le navire.
L’après-midi, la dernière activité nous mène en zodiac dans le labyrinthe glacé de Borebukta. La banquise, brisée par la houle des jours passés, dérive en un dédale de plaques sculptées où une lumière tamisée teinte les glaces d’un bleu turquoise presque irréel. Une ultime surprise nous attend : au loin, une plaque de banquise parfaitement plane et épaisse se détache sur l’eau calme. L’occasion rêvée pour un inoubliable ice landing. Les zodiacs viennent s’y poser délicatement, et nous débarquons pour quelques instants sur ce désert immaculé, un blanc absolu, le temps d’une dernière photo de groupe dans ce décor polaire grandiose.
La soirée, elle, se veut douce et festive. À bord, chacun partage ses plus beaux souvenirs de ce voyage hors du commun. Rémi, notre chef d’expédition, revient en images sur la faune observée tout au long de cette aventure avant de conclure par un verre de l’amitié et une présentation générale de l’itinéraire parcouru. Une manière parfaite de refermer cette parenthèse arctique, en laissant à chacun des souvenirs puissants, gravés pour longtemps dans la mémoire.
Suivez nos voyages en cours, grâce aux carnets de voyages rédigés par nos guides.
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