Élodie Marcheteau
Géologie
25 mai
2 juin 2026
Élodie Marcheteau
Géologie
Rémi Suchowierch
Guide naturaliste
Après des années à rêver de ces terres lointaines, à imaginer leurs montagnes enneigées sous la lumière arctique et leurs fjords perdus au bout du monde, vient enfin l’instant tant attendu de l’arrivée au Spitzberg. Lorsque Longyearbyen apparaît au fond de l’Isfjord, une émotion particulière traverse chacun d’entre nous. Cette petite ville isolée, blottie entre les montagnes sombres et les vallées encore couvertes de neige, marque l’entrée dans un univers que beaucoup espéraient découvrir depuis longtemps. Tout semble soudain différent : la lumière pâle du Grand Nord, le silence immense, l’absence d’arbres et cette impression saisissante d’être arrivé aux frontières du monde habité. En posant enfin le regard sur ces paysages arctiques longtemps imaginés, nous comprenons immédiatement que cette aventure ne ressemblera à aucune autre.

Longyearbyen demeure aujourd’hui le principal foyer de vie du Svalbard, l’une des localités permanentes les plus septentrionales de la planète. Fondée au début du XXe siècle autour de l’exploitation du charbon par l’Américain John Munroe Longyear, la ville porte encore profondément l’empreinte de son passé minier. Les anciennes installations visibles sur les flancs des vallées rappellent cette époque où l’Arctique attirait prospecteurs et ouvriers venus affronter un environnement extrême. Désormais, Longyearbyen s’est tournée vers la recherche scientifique, le tourisme polaire et les activités liées à l’observation de cet environnement unique, devenant une véritable porte d’entrée vers le Haut-Arctique.
Puis vient le moment si particulier du départ. Lentement, le Grand Explorer largue les amarres et quitte le ponton flottant de Longyearbyen pour s’engager dans les eaux immobiles de l’Isfjord. Le ciel reste couvert et une légère neige fondue accompagne les premières heures de navigation, mais la mer demeure parfaitement calme, lisse comme un miroir. Les montagnes enneigées se reflètent dans l’eau sombre tandis que le sillage du navire vient à peine troubler cette impression de silence absolu.
Très vite, la vie arctique accompagne notre progression. Les fulmars boréaux apparaissent autour du bateau, profitant des vents invisibles avec une aisance fascinante. Sans presque battre des ailes, ils glissent au ras de l’eau et suivent le navire pendant de longues minutes, silhouettes élégantes dans la lumière grise du Svalbard. Plus loin, des vols de mergules nains surgissent soudainement à la surface de la mer, petits éclats noirs filant à toute vitesse au-dessus des vagues avant de disparaître au loin. Quelques guillemots de Brünnich se laissent également observer, plus robustes, plongeant dans les eaux froides de l’Isfjord à la recherche de nourriture.

Peu à peu, le temps semble ralentir autour de nous. Les montagnes enneigées, la mer immobile et les oiseaux du Grand Nord composent déjà les premières images de cette aventure polaire. L’excitation grandit discrètement à bord tandis que le Spitzberg commence à dévoiler son visage : austère, sauvage et profondément captivant.
Ce matin, pour notre première activité, nous nous réveillons dans la magnifique Baie du 14 Juillet, dont le nom rend hommage à la fête nationale française, donné par des explorations dirigées par le prince Albert Ier de Monaco, venues en ces lieux en 1906.
Nos guides nous proposent une sortie en zodiac à la découverte de notre premier front de glace. Malgré un plafond nuageux très bas, la visibilité reste excellente et les glaces dévoilent des nuances bleues intenses absolument fascinantes. Nous découvrons nos premiers bourguignons dérivant lentement dans les eaux calmes du fjord, tandis que nos guides nous expliquent le lent processus de formation de ces glaciers emblématiques de la côte nord-ouest du Svalbard. Le paysage est saisissant de beauté. En poursuivant le long de la baie, nous traversons une toundra étonnamment riche, nourrie par une immense colonie de mouettes tridactyles dont les apports fertilisent les sols. Un premier renard polaire apparaît alors, en pleine mue entre son pelage hivernal et celui d’été.

Les rennes du Svalbard sont également nombreux à profiter de cette végétation abondante à proximité de la colonie d’oiseaux. Au fond de la baie, de petites falaises dominant la mer de quelques mètres seulement nous offrent l’occasion d’admirer des guillemots de Brünnich, des mouettes tridactyles ainsi que les célèbres macareux moines, éclatants de couleurs dans ce décor minéral. Sur le retour vers le navire, un second renard polaire attire notre attention en bord de rive. L’animal se fige soudainement avant de saisir une aile de mouette abandonnée qu’il engloutit sous nos yeux, une scène sauvage et marquante qui restera longtemps gravée dans nos mémoires.
L’après-midi, nos guides nous proposent une superbe randonnée sur le site de Camp Zoé, ancienne station de trappeurs datant de l’époque où quelques hommes vivaient isolés dans ces fjords reculés pour pratiquer la chasse arctique. Nous avançons sur une toundra délicatement saupoudrée par la neige tombée durant la nuit. Le paysage, minéral et presque monochrome, offre une atmosphère hivernale magnifique. Au loin, un renard polaire se détache brièvement du relief avant de disparaître dans l’immensité. Puis les bruants des neiges viennent rompre le silence de leurs chants printaniers, contraste étonnant au cœur de cette nature austère.
Nous atteignons ensuite un point de vue sublime sur le glacier Tinayrebreen, immense géant de glace dominant le fjord voisin. C’est alors qu’un souffle de baleine de Minke retentit dans le calme ambiant ; nos regards se tournent juste à temps pour apercevoir ce discret cétacé évoluer paisiblement dans son océan infini. Sur le chemin du retour, une dernière observation nous attend : un couple de lagopèdes alpins, immobiles à seulement quelques mètres de nous. Leur plumage parfaitement mimétique dans cette toundra mêlant plaques de neige et sols brunâtres les rend presque invisibles, au point qu’ils semblent ignorer totalement notre présence.

La soirée se déroule ensuite dans une ambiance chaleureuse et conviviale. Le commandant ainsi que toute l’équipe d’expédition nous souhaitent officiellement la bienvenue à bord autour d’un verre de l’amitié. Pour conclure cette sublime première journée au cœur du Grand Nord, Élodie nous propose une conférence passionnante retraçant les grands moments historiques de l’archipel du Svalbard.
La journée commence sous un ciel arctique changeant, où de longues bandes de nuages laissent encore apparaître des éclats de bleu pâle au-dessus des montagnes enneigées du nord du Spitzberg. Le Grand Explorer poursuit sa remontée vers le Nord dans un calme presque irréel. La mer est parfaitement lisse, sombre et silencieuse, donnant parfois l’impression que le navire glisse sans bruit dans un paysage figé.
Puis l’annonce traverse le bateau. Un ours polaire a été repéré sur la côte rocheuse d’une île. Instantanément, tout le monde rejoint les ponts extérieurs. Les regards fouillent les pentes enneigées jusqu’à distinguer enfin une forme claire au-dessus du rivage. L’ours est couché dans la neige, immense silhouette crème et dorée sous la lumière froide du matin. Même immobile, sa présence dégage quelque chose de profondément impressionnant. Voir pour la première fois un ours polaire dans son environnement naturel provoque une émotion difficile à décrire, un mélange d’excitation, de fascination et de respect presque instinctif. À mesure que les yeux scrutent avec intensité le rivage, une carcasse de morse se découpe entre deux rochers arrondis. La scène devient soudain intensément arctique, brute et vraie.

C’est alors qu’un second ours est aperçu plus loin encore dans la neige fraîche. Sa masse immense semble abandonnée au silence de l’île, presque fondue dans les reliefs blancs sous le ciel gris clair. Pendant quelques minutes, personne ne parle vraiment. Il y a seulement le bruit discret du navire sur l’eau calme et cette sensation étrange d’assister à quelque chose de rare, de précieux.
Alors que le premier ours s’ensommeille, le second relève lentement la tête. Le voir se dévoiler donne immédiatement une autre dimension à l’instant. Lentement, il se redresse avec une souplesse inattendue pour un animal aussi massif. Sa puissance apparaît alors pleinement. Les épaules hautes, les larges pattes, le long cou puissant : tout chez lui semble parfaitement conçu pour cet univers de glace et de mer. Et pourtant, ce qui marque le plus, c’est la fluidité de ses mouvements.
L’ours descend vers le rivage avec une aisance presque silencieuse, avançant sur les roches humides avec une agilité surprenante. Sous la lumière pâle du nord, sa fourrure prend des nuances chaudes qui contrastent avec le blanc de la neige et le gris métallique de la mer. Puis il entre dans l’eau. Pendant quelques secondes, il disparaît presque dans les reflets du fjord avant de ressortir avec ce qui semble être un poisson qu’il ramène tranquillement sur la plage pour le consommer. La scène est incroyablement calme. Rien de spectaculaire au sens habituel du terme. Et pourtant, c’est précisément cette simplicité qui bouleverse.

Observer un ours polaire vivre simplement dans son monde donne le sentiment d’approcher quelque chose de profondément intact. À bord, beaucoup restent silencieux, absorbés par ce moment que certains attendaient depuis des années sans savoir s’ils auraient un jour la chance de le vivre. Car voir un ours polaire au Svalbard n’est pas seulement une observation animalière. C’est une rencontre avec l’Arctique lui-même. Une image qui reste gravée longtemps après que le silence du fjord se soit refermé derrière lui.
Plus tard dans la matinée, les zodiacs quittent le navire pour explorer Hamiltonbukta. Le ciel reste couvert mais lumineux, et le fjord conserve ce calme absolu qui accompagne toute la journée. À mesure que les embarcations avancent, le glacier apparaît, immense mur de glace bleue et blanche descendant directement vers la mer sombre. Tout semble silencieux jusqu’à l’approche des falaises.
Là, la vie explose soudain dans le paysage arctique. Des milliers de guillemots de Brünnich couvrent les parois rocheuses, serrés sur les corniches étroites au-dessus du fjord. Autour d’eux, les mouettes tridactyles tournent sans cesse dans l’air froid tandis que leurs cris résonnent longuement contre la glace et les montagnes. Au milieu de cette agitation, un morse apparaît brièvement à la surface, laissant deviner sa masse sombre et ses défenses avant de replonger lentement dans l’eau noire du fjord.
La navigation se poursuit ensuite vers le Smithbreen. Malgré le ciel voilé, les reflets deviennent extraordinaires. Le glacier semble flotter dans un miroir d’acier où les bleus profonds des crevasses se mélangent aux gris du ciel et des montagnes enneigées. Deux phoques barbus apparaissent furtivement dans l’eau calme, leurs têtes rondes et leurs longues moustaches émergent quelques secondes à peine avant qu’ils ne disparaissent à nouveau sous la surface sombre.

Plus loin dans le Raudfjord, un phoque veau marin est aperçu seul sur un rocher à fleur d’eau. Immobile au milieu du fjord calme, il semble observer silencieusement le passage des embarcations.
Puis vient une nouvelle surprise.
Alors que les zodiacs reprennent lentement le chemin du Grand Explorer, un autre ours polaire apparaît en bordure de plage. Cette fois-ci, il se nourrit sur une carcasse déjà très avancée. La scène est plus brute, plus sauvage aussi. L’ours relève parfois la tête avant de replonger dans son repas, totalement absorbé par ce moment essentiel de survie dans le monde arctique. Dans les zodiacs, le silence revient naturellement. Après les émotions du matin, cette nouvelle rencontre donne presque le sentiment que le Svalbard continue de se dévoiler peu à peu, sans jamais vraiment prévenir.

L’après-midi amène le groupe à Alicehamna. La petite cabane de Raudfjordhytta, ancien refuge du trappeur légendaire « Stockholm Sven », semble minuscule face à l’immensité des montagnes rouges du fjord. Leurs couleurs viennent des roches riches en fer qui ont donné son nom au Raudfjord — le « fjord rouge » — vestiges d’une période très ancienne du Dévonien où cette région connaissait un climat aride bien loin du paysage polaire actuel.
Depuis la cabane, la marche remonte doucement vers les hauteurs d’Alicehamna. Le silence du fjord accompagne chaque pas jusqu’au cairn et à la croix dressée en mémoire d’Erik Mattilas, capitaine et chasseur de phoques norvégien mort du scorbut ici en 1907 pendant un hivernage arctique. Face à l’immensité du Raudfjord et aux montagnes enneigées du nord-ouest du Spitzberg, le lieu dégage toujours une émotion particulière, mélange de beauté et de rudesse propre au Haut-Arctique.

La descente se poursuit ensuite le long des roches du rivage dans une lumière devenue plus grise. Peu à peu, les premiers flocons apparaissent et la visibilité commence à se refermer sur le fjord. Les reliefs s’effacent lentement derrière la neige tandis que le groupe retrouve le chemin du Grand Explorer dans une ambiance soudain plus sauvage et profondément polaire.
En soirée, la conférence de Rémi consacrée aux ours polaires résonne d’une manière particulière après une telle journée. Les spécificités du grand prédateur arctique, sa manière de se déplacer, de chasser et de survivre dans cet environnement extrême prennent soudain une réalité beaucoup plus forte après les rencontres vécues quelques heures plus tôt.
La journée s’achève ainsi dans cette lumière polaire diffuse, avec le sentiment rare d’avoir approché l’Arctique au plus près — un monde immense, silencieux, parfois rude, mais profondément vivant.
Nous nous réveillons dans le mystérieux Sorgfjord, littéralement le « fjord du chagrin », un nom hérité des affrontements sanglants qui opposèrent baleiniers français et hollandais au XVIIe siècle dans ces eaux alors convoitées pour leurs richesses. Haut lieu de la chasse à la baleine entre le XVIe et le XVIIIe siècle, ce fjord porte encore les traces de cette époque rude et fascinante. Le débarquement sur une plage de galets nous plonge immédiatement dans une autre facette du Svalbard : ici, les pics acérés ont laissé place à de vastes reliefs arrondis, sculptés par les glaces et les vents, où règne cette atmosphère minérale et silencieuse propre au haut Arctique.
Non loin du rivage, une colonie de morses se repose sur son échouerie. Nous les approchons avec la plus grande discrétion, fascinés par ces géants placides, emblématiques des mondes polaires. Le souffle rauque des animaux, leurs défenses ivoirines et leur masse imposante rendent l’instant presque irréel. Après de longues minutes d’observation privilégiée, nous gagnons un petit promontoire de roches volcaniques dominé par une croix et un cairn. La croix, dressée face à l’océan, rappelle la mémoire des hommes disparus dans ces contrées isolées, tandis que le cairn, traditionnel amas de pierres érigé par les voyageurs arctiques, servait autrefois de repère dans ces paysages dépourvus de points de référence. Depuis ce sommet, Élodie nous raconte l’histoire poignante du lieu ; à nos pieds, les tombes de baleiniers semblent encore veiller sur l’immensité grise du fjord et l’océan sans fin qui s’étend à perte de vue.

De retour à bord du Grand Explorer, Rémi nous propose une passionnante présentation consacrée à la vedette de la matinée : le morse. Écologie, comportement, alimentation, adaptation au froid… tout l’univers de ce fascinant pinnipède est passé en revue avec passion et pédagogie.
Dans l’après-midi, le navire franchit l’entrée nord du détroit de Hinlopen en direction de Nordaustlandet, la Terre du Nord-Est. Peu à peu, l’immense calotte glaciaire apparaît à l’horizon, déroulant ses pentes douces sous une lumière éclatante. Le soleil magnifie les paysages et donne à cette navigation une atmosphère presque irréelle. En atteignant le Murchisonfjorden, le navire serpente entre les îlots avant de jeter l’ancre au fond du fjord, à proximité immédiate de la banquise côtière. L’excitation gagne rapidement tout le bord lorsque les zodiacs sont mis à l’eau. Nous longeons le front de glace dans un calme absolu ; des eiders et des guillemots à miroir reposent sur la banquise parfaitement lisse tandis que quelques rennes et phoques apparaissent au loin. Les eaux sont d’huile. Après avoir contourné plusieurs îlots, nous atteignons une zone de glace particulièrement dense permettant un moment rare : un « ice landing ». Les zodiacs viennent se poser délicatement sur la banquise et nous avons alors le privilège extraordinaire de fouler cette étendue de glace flottante au cœur du Haut-Arctique, un souvenir gravé pour longtemps dans nos mémoires. De retour à bord, Élodie conclut cette journée exceptionnelle par une conférence passionnante sur le renard polaire. Jour après jour, grâce aux connaissances et à la pédagogie de nos guides, les secrets de la faune arctique n’ont plus de mystère pour nous.

La journée débute très tôt, dans une lumière grise et silencieuse, alors que le Grand Explorer atteint la banquise au-delà de 80°30 nord. Peu à peu, la mer libre disparaît pour laisser place au monde des glaces. Autour du navire, les plaques de banquise s’étendent à perte de vue, dérivant lentement dans les eaux sombres du Haut-Arctique.
Très vite apparaissent les premiers hummocks, ces chaos de glace formés par la pression des floes les uns contre les autres. Certains ressemblent à des crêtes figées, d’autres à de véritables sculptures de glace bleutée surgissant au milieu du blanc et du gris. Le navire avance lentement dans cet univers mouvant, dans un silence seulement troublé par le frottement sourd de la coque contre la glace.
Puis viennent les traces.

Partout sur certains floes, des empreintes d’ours polaires parcourent la neige fraîche. Traces récentes ou plus anciennes, elles rappellent sans cesse que ce désert de glace est vivant. Même sans apercevoir immédiatement l’animal, sa présence semble partout autour du navire. Observer ces pistes qui traversent la banquise donne une sensation étrange et fascinante : celle d’entrer véritablement dans le territoire de l’ours.
La matinée entière se déroule dans cette ambiance d’observation et d’imprégnation lente du monde polaire. Beaucoup restent longtemps sur les ponts extérieurs malgré le froid, absorbés par les variations infinies de la glace, les mouvements lents des floes et cette lumière arctique qui transforme constamment le paysage. Sous le ciel gris du matin, les couleurs restent douces, presque monochromes, entre blanc, argent et bleu pâle.
Au fil des heures, le ciel s’ouvre. Le soleil finit par apparaître au-dessus de la banquise, révélant soudain toutes les nuances de la glace. Les hummocks prennent des reliefs éclatants, les plaques de glace dérivantes se parent de bleus profonds et la lumière se reflète partout sur les cristaux gelés. Un vent froid s’est levé, rappelant immédiatement la rudesse de cet environnement, mais il rend aussi l’atmosphère encore plus vivante et intense.
L’après-midi, les zodiacs sont mis à l’eau pour une navigation au cœur de la banquise. Très vite, le sentiment d’immersion devient total. Les embarcations serpentent lentement entre les plaques de glace dérivantes, frôlant parfois les bords translucides des floes. Chaque morceau de banquise semble unique : certains parfaitement lisses, d’autres sculptés par le vent, la neige et les mouvements de l’océan.
Puis vient un moment rare: le débarquement sur une plaque de banquise. Poser le pied sur cette glace dérivante du Haut-Arctique provoque une émotion difficile à décrire. Tout autour, l’horizon n’est plus qu’un mélange de glace, de ciel et d’eau sombre. Le vent souffle doucement au-dessus des floes tandis que le craquement discret de la banquise rappelle que cet univers est en mouvement permanent.
Autour des zodiacs et au-dessus de la glace, la vie arctique apparaît discrètement mais constamment présente. Des mergules nains filent à toute vitesse au ras de l’eau, tandis que les guillemots de Brünnich plongent entre les plaques de glace. Plus haut, les fulmars glissent dans le vent avec une facilité étonnante, accompagnés par les mouettes tridactyles dont les cris résonnent parfois dans l’immensité silencieuse de la banquise.

La journée semble déjà hors du temps lorsqu’arrive la conférence d’Élodie en soirée, consacrée au monde des glaces et à son lien profond avec le climat. Après une journée passée au cœur de la banquise, chaque explication sur la formation des glaces, leur rôle dans l’équilibre climatique et leur évolution actuelle prend une dimension beaucoup plus concrète.
Puis, alors que beaucoup pensent la journée terminée, une dernière surprise attend le navire après le dîner. Des dauphins à bec blanc apparaissent près du Grand Explorer. Leur silhouette sombre à l’aileron profilé surgit dans les eaux froides du nord, glissant rapidement le long de la coque avant de disparaître dans la lumière du soir arctique. Une apparition brève mais parfaitement adaptée à cette journée incroyable, où le Haut-Arctique semble avoir dévoilé, heure après heure, une nouvelle facette de sa beauté sauvage.
Une journée épique, profondément polaire, de celles qui laissent longtemps le sentiment d’avoir approché un monde rare et fragile, quelque part entre glace, lumière et silence.
Ce matin, nous nous réveillons dans une atmosphère profondément arctique. De lourds nuages chargés de neige enveloppent le paysage et réduisent la visibilité à quelques centaines de mètres seulement. Peu à peu, au fil de la matinée, le voile se déchire pour révéler le Grand Explorer mouillé devant le majestueux glacier de Smeerenburg. Son nom évoque l’âge d’or de la chasse à la baleine aux XVIIe et XVIIIe siècles, lorsque les Européens exploitaient intensivement les riches eaux du nord-ouest du Svalbard. Les zodiacs sont mis à l’eau sur une mer parfaitement calme. À mesure que nous approchons du front glaciaire, le spectacle devient saisissant : des séracs chaotiques s’élèvent dans toutes les directions, tandis que la glace dévoile des nuances de bleu d’une intensité presque irréelle.

Un phoque annelé vient agrémenter cette scène grandiose en jouant quelques minutes entre nos embarcations. Nous progressons ensuite dans un véritable labyrinthe de roches polies par les glaciers et de langues de glace suspendues, témoins de la puissance des forces qui façonnent ces paysages depuis des millénaires. Au fond du fjord se dévoile la partie la plus spectaculaire du glacier : une immense muraille de glace entourée d’icebergs et de banquise dérivante. Soudain, le vent se lève et balaie le fjord. Après plusieurs heures passées à contempler ce géant de glace, désormais battu par les éléments, nous regagnons le navire dans une ambiance arctique d’une rare intensité.
Après une navigation plus mouvementée, nous trouvons refuge dans le magnifique fjord de la Madeleine, baptisé par les baleiniers hollandais et anglais qui fréquentaient ces côtes dès le XVIIe siècle. Une accalmie bienvenue nous permet de reprendre les zodiacs pour explorer ce site chargé d’histoire. Nos guides nous racontent alors celle de Graveneset, « le cap des tombes », où reposent plusieurs centaines de baleiniers et marins morts durant l’époque de la chasse à la baleine. Les sépultures, toujours visibles aujourd’hui, rappellent la rudesse de la vie dans ces régions reculées. Au loin, un immense iceberg trône au centre du fjord.

Selon notre équipe d’expédition, il s’agit de l’un des plus imposants observés ici depuis de nombreuses années. S’élevant à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de la surface de l’eau, ce géant de glace illumine le paysage de ses innombrables nuances bleutées. Le fond du fjord offre lui aussi un spectacle exceptionnel : les glaces issues du front glaciaire actif se sont accumulées contre la masse principale, créant un chaos de blocs et de crêtes glacées. Sur le chemin du retour, la journée nous réserve une dernière surprise. Deux morses apparaissent dans l’eau et viennent évoluer à une dizaine de mètres seulement de nos zodiacs, offrant quelques brèves mais mémorables apparitions. Une conclusion parfaite à cette journée riche en émotions, où l’histoire, la faune et les paysages grandioses du Svalbard se sont unis pour nous offrir des souvenirs inoubliables.
Dans le calme du Kongsfjorden, la journée commence sous un ciel largement couvert où le soleil parvient parfois à percer entre les nuages. Le Grand Explorer repose sur des eaux parfaitement lisses, d’un gris profond, qui reflètent les montagnes enneigées et les glaciers du fjord. Après les immensités de la banquise, l’atmosphère semble différente ici : plus douce, plus contemplative, comme si le paysage invitait à ralentir.
Notre première activité de la journée nous conduit sur la rive sud du fjord. Très vite, le terrain raconte l’histoire des glaciers. Nous progressons sur d’anciennes moraines, ces accumulations de roches abandonnées lors du recul des glaces. Sous nos pieds, les pierres portent les marques de cette longue histoire : certaines sont encore anguleuses, fraîchement arrachées à la montagne, d’autres ont été polies, striées ou arrondies par le travail patient de la glace. Le paysage tout entier semble façonné par cette force lente qui continue aujourd’hui encore à modeler le Kongsfjord.

Malgré un printemps encore hésitant, les premiers signes de la saison apparaissent. Entre les pierres et les plaques de neige persistantes, quelques saxifrages à feuilles opposées dévoilent déjà leurs petites fleurs violettes. Ces plantes comptent parmi les premières à fleurir dans l’Arctique et apportent une touche de couleur inattendue au milieu des gris de la roche et des blancs de la neige.
Au fil de la marche, les cris des oiseaux deviennent plus présents. Une colonie de mouettes tridactyles anime la bordure du rivage. Les oiseaux sont en pleine période d’installation. Certains rapportent des algues arrachées à l’estran, d’autres transportent de la mousse ou de petits fragments végétaux destinés à construire leurs nids. Cette activité incessante contraste avec le calme du fjord et témoigne du retour progressif de la vie après l’hiver polaire.
Un peu plus loin, un lagopède attire l’attention. Presque entièrement blanc, il se confond avec les dernières plaques de neige avant de trahir sa présence par un léger déplacement dans le relief.
Face à nous, le glacier de Midtre Lovénbreen descend depuis les montagnes du Kongsfjord. Suivi scientifiquement depuis 1968, il est devenu l’un des témoins privilégiés de l’évolution récente des glaciers du Svalbard. Dans la lumière changeante du matin, sa surface passe du blanc au gris bleuté au gré des passages du soleil à travers les nuages.
Puis le regard est attiré vers les pentes au loin. Une femelle renne avance tranquillement accompagnée de son petit, âgé de seulement quelques jours. Le jeune animal suit sa mère avec application sur les terrains accidentés de la moraine. Cette scène simple apporte une douceur particulière à ce paysage encore dominé par la glace et la roche.

Tout au long de la sortie, le Kongsfjord reste omniprésent. Régulièrement, une trouée dans les nuages laisse passer un rayon de soleil qui vient éclairer un sommet, une portion de glacier ou une partie du fjord avant de disparaître à nouveau. Au loin, les grands fronts glaciaires qui ferment le fjord apparaissent puis s’estompent au gré de ces variations de lumière, comme une invitation à aller les découvrir de plus près. Les jeux d’ombre et de lumière donnent au paysage une profondeur remarquable et annoncent déjà l’exploration glaciaire qui nous attend dans l’après-midi.
L’après-midi venu, les glaciers aperçus au loin durant la marche deviennent notre destination. À bord des zodiacs, nous nous dirigeons vers les immenses fronts du Kronebreen et du Kongsvegen. À mesure que nous approchons, les dimensions changent d’échelle. Ce qui paraissait lointain depuis la moraine se révèle être une véritable muraille de glace, creusée de séracs, de failles et de crevasses aux nuances infinies de blanc et de bleu. Plus loin, le Kongsbreen prolonge ce spectacle grandiose.
Partout flottent des icebergs aux formes extraordinaires. Certains arborent un bleu électrique presque irréel, révélant une glace vieille de plusieurs siècles comprimée sous son propre poids. D’autres présentent des nuances plus sombres, colorées par les poussières et les sédiments arrachés aux moraines. À certains endroits, la glace semble presque se transformer en roche tant les couches minérales sont présentes.
La navigation se poursuit au milieu du brash, cette multitude de petits morceaux de glace qui recouvrent la surface de l’eau autour des fronts glaciaires. Entre ces fragments dérivent des icebergs aux silhouettes improbables. Certains évoquent des arches, des cathédrales ou des forteresses. D’autres ressemblent à des animaux fantastiques surgis de l’imagination. Chacun semble raconter une histoire différente.
Par moments, un grondement sourd traverse le fjord. À distance, certains icebergs se fracturent ou se retournent lentement dans l’eau, révélant soudain une face d’un bleu éclatant jusque-là cachée sous la surface. Même observés de loin, ces mouvements rappellent que cet univers de glace est vivant et en perpétuelle transformation.
Au détour d’un passage entre les plaques de glace, un phoque barbu apparaît. Son museau et une partie de sa tête sont teintés de rouge brun par les sédiments des fonds marins dans lesquels il se nourrit. Avec ses longues moustaches et son regard tranquille, il observe longuement les zodiacs, bien installé sur un glaçon ondulant silencieusement.

Le retour vers le navire se déroule dans une lumière de plus en plus douce. Au-dessus du fjord, les fulmars utilisent les courants d’air avec une élégance remarquable tandis que les mouettes tridactyles poursuivent leurs allers-retours au-dessus de l’eau calme. Peu à peu, les glaciers s’éloignent derrière nous et le silence reprend sa place.
En soirée, le ciel commence enfin à se dégager. Les nuages qui ont accompagné la journée se déchirent lentement, révélant tour à tour les sommets des Trois Couronnes, les célèbres Tre Kroner qui dominent le Kongsfjord. D’abord une cime, puis une autre, avant que les trois sommets n’apparaissent ensemble entre deux passages nuageux. Illuminées par la lumière douce du soir arctique, elles offrent une conclusion parfaite à cette journée placée sous le signe de la glace, de la lumière et de la beauté discrète du Svalbard.
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