Rémi Suchowierch
Guide naturaliste
2 juin
11 juin 2026
Rémi Suchowierch
Guide naturaliste
Élodie Marcheteau
Géologie
Après plusieurs heures de voyage vers le grand Nord, l’émotion grandit à mesure que l’avion entame sa descente vers Longyearbyen. Par les hublots apparaissent les premières montagnes du Spitzberg, encore largement couvertes de neige, découpées sous un ciel chargé de nuages. Peu à peu, les vallées glaciaires, les fjords et les étendues sauvages du Svalbard se dévoilent. Pour beaucoup, c’est la première rencontre avec l’Arctique. Un moment attendu depuis longtemps, où l’on réalise enfin que ces terres lointaines, souvent imaginées au fil des cartes et des récits d’exploration, sont désormais bien réelles.

À l’arrivée, Longyearbyen surprend immédiatement. Isolée au fond de l’Isfjord, cette petite communauté d’environ 2 500 habitants semble minuscule face à l’immensité des paysages qui l’entourent. Les maisons colorées apportent une touche de vie au milieu des montagnes sombres et des versants encore enneigés. Partout, les traces de l’histoire minière rappellent le passé de cette ville née de l’exploitation du charbon au début du XXe siècle sous l’impulsion de l’homme d’affaires américain John Munroe Longyear. Aujourd’hui tournée vers la recherche scientifique, le tourisme et les activités polaires, Longyearbyen demeure l’une des portes d’entrée les plus fascinantes vers le Haut-Arctique.

La journée s’écoule au rythme de cette première découverte. Chacun s’imprègne de l’atmosphère si particulière du Svalbard, de son silence, de sa lumière diffuse et de cette sensation permanente d’être aux confins du monde habité. Puis, en fin d’après-midi, vient le moment tant attendu de rejoindre le navire. Sur les quais, l’excitation est palpable. Les derniers préparatifs s’achèvent tandis que les passagers embarquent avec le sentiment que l’aventure commence véritablement.
Lorsque le navire quitte Longyearbyen et s’engage dans l’Isfjord, le ciel demeure couvert, baignant les paysages d’une lumière douce et uniforme. La mer est calme et les montagnes enneigées se reflètent par endroits à la surface de l’eau. Ici, à cette période de l’année, le soleil ne se couche plus. Le jour est désormais permanent, brouillant peu à peu nos repères habituels et rappelant que nous n’avons jamais été aussi proche du Pôle Nord.
Très vite, la faune vient accompagner notre progression. Des fulmars boréaux apparaissent autour du bateau, glissant avec élégance dans les courants d’air sans presque battre des ailes. Leur présence constante semble nous escorter vers le large. Plus loin, de nombreux mergules nains traversent le fjord en petits groupes compacts. Leurs silhouettes sombres filent au ras de l’eau avec une énergie étonnante, contrastant avec la quiétude du paysage. Des guillemots de Brünnich sont également observés à plusieurs reprises, flottant à la surface ou disparaissant soudainement sous l’eau à la recherche de nourriture. Ces premières rencontres avec la faune du Svalbard captivent immédiatement les regards, dont beaucoup découvrent pour la première fois les oiseaux emblématiques de l’Arctique.

Alors que Longyearbyen disparaît progressivement derrière les montagnes, chacun profite de ces premières heures en mer pour contempler les paysages qui défilent lentement. Les sommets enneigés, les vagues naissantes vers l’embouchure de l’Isfjord et l’activité incessante des oiseaux marins composent les premières images de cette expédition. Le Spitzberg commence à dévoiler son caractère : un territoire austère et magnifique, où chaque instant invite à l’observation et à l’émerveillement. L’aventure ne fait que commencer.
Pour ce premier réveil en Arctique, nous découvrons la magnifique baie du 14 Juillet, ainsi nommée par le prince Albert Ier de Monaco lors de ses campagnes océanographiques au Svalbard à la fin du XIXe siècle, en hommage à la fête nationale française. Face à nous se dresse le spectaculaire glacier du 14 Juillet, dont le front de glace plonge directement dans les eaux du fjord. L’enthousiasme est palpable à bord malgré une météo grise et venteuse qui n’entame en rien notre motivation. Après le petit-déjeuner, les zodiacs sont mis à l’eau et nous entamons notre première croisière au cœur de cet environnement polaire fascinant.

Très vite, la faune arctique nous offre un premier cadeau : un jeune morse repose seul sur un minuscule glaçon dérivant dans la baie. Après une approche tout en douceur, nous avons le bonheur de l’observer à quelques mètres seulement. Les premières espèces d’oiseaux marins sont ensuite présentées par notre équipe d’expédition : eiders à duvet, guillemots à miroir et fulmars boréaux se succèdent sous nos regards émerveillés. Nous longeons ensuite le majestueux front glaciaire dont les séracs et les crevasses révèlent d’incroyables nuances de bleu azur. Plus tard dans la matinée, malgré une houle soutenue à l’entrée de la baie, nous observons à distance respectueuse une impressionnante colonie de mouettes tridactyles accompagnées de macareux moines et de guillemots de Brünnich. Une entrée en matière remarquable pour cette première découverte de la faune du Grand Nord.

L’après-midi, nous débarquons à Camp Zoé, où se trouve la cabane du célèbre trappeur Henry Rudi. Surnommé le « Roi des ours polaires », ce Norvégien fut l’un des plus célèbres chasseurs et trappeurs du Svalbard durant la première moitié du XXe siècle. Sa cabane témoigne encore aujourd’hui de la vie rude et isolée des hivernants de l’époque. Autour de nous, la neige se retire progressivement de la toundra moelleuse, laissant apparaître mousses, lichens et les premières saxifrages qui apportent leurs touches de couleur au paysage encore marqué par l’hiver. Après une courte ascension, nous atteignons un superbe point de vue dominant les environs, avec en toile de fond le magnifique glacier suspendu Tynarbreen. La météo s’embellit progressivement, le vent tombe et une douce lumière vient illuminer montagnes et vallées.
Sur le chemin du retour, nous découvrons un ancien piège à renard, discret témoignage des trappeurs qui parcouraient ces terres reculées au siècle dernier. Deux lagopèdes mâles, encore vêtus de leur plumage hivernal d’un blanc immaculé, sont aperçus furtivement avant de disparaître dans le relief.

Mais la plus grande surprise de la journée nous attend encore. Alors que nous remontons à bord des zodiacs et que Rémi annonce le retour vers le navire, un ours polaire apparaît soudain. Tel un fantôme surgissant du paysage arctique, il avance avec une aisance et une élégance impressionnantes. Nous restons fascinés par la puissance tranquille et l’agilité du seigneur de l’Arctique. Soucieux de ne pas perturber son comportement naturel, nous regagnons rapidement le navire afin d’assurer notre sécurité tout en respectant la quiétude du plantigrade.

En début de soirée, le commandant nous fait l’honneur de sa présence pour le traditionnel verre de bienvenue. Ce moment convivial marque officiellement le début de notre expédition. Après une première journée déjà riche en émotions, en rencontres animalières et en paysages grandioses, chacun mesure la chance de vivre une telle aventure au cœur du monde arctique.
Dans l’atmosphère feutrée du petit matin, alors que le Grand Explorer fait route vers le Raudfjord, nos guides sont déjà à la passerelle, attentifs au moindre mouvement le long des côtes du Nord du Spitzberg. Sous un ciel gris lumineux, la journée débute de la plus belle des façons lorsqu’une annonce nous sort de nos rêves : un ours polaire vient d’être repéré.

Sur une côte rocheuse, l’animal progresse rapidement au bord de l’eau. Malgré l’observation d’un ours la veille, l’émotion reste intacte. Sa silhouette massive et jaunâtre se détache dans le paysage austère et désolé de ces latitudes polaires, rappelant à quel point ce prédateur est intimement lié à cet environnement de glace, de roche et de mer. Reconnaissants pour cette nouvelle rencontre, nous le laissons poursuivre sa route solitaire et silencieuse vers une destination que lui seul connaît.
Alors que le navire poursuit sa route vers le Raudfjord, une seconde rencontre vient enrichir cette matinée déjà exceptionnelle. Un autre ours évolue dans l’eau, près du rivage. À la surprise générale, il joue avec une longue lanière de varech, qu’il attrape, relâche puis récupère avec sa mâchoire. Cette scène inattendue et pleine de légèreté offre un aperçu rare du comportement de l’animal et suscite autant de sourires que d’émerveillement. Nous pourrions rester des heures à contempler la scène, tant elle sort de tout ce que nous avons pu observer jusqu’alors. La journée ne fait que commencer et nous avons hâte de découvrir ce qu’elle nous réserve pour la suite.

Dès notre arrivée dans le Raudfjord, les zodiacs sont mis à l’eau et partent explorer Hamiltonbukta. Les falaises à oiseaux révèlent une activité intense : des centaines de guillemots de Brünnich occupent les corniches tandis que les mouettes tridactyles animent le ciel de leurs incessants allers-retours. Près du glacier d’Hamiltonbreen, plusieurs sternes arctiques, parmi les premières observées cette saison après leur migration depuis l’Antarctique, reposent sur des rochers à fleur d’eau. Quelques eiders à tête grise dérivent sur le fjord tandis qu’un phoque barbu n’offre qu’une brève apparition avant de disparaître sous la surface. Nous nous sentons privilégiés d’être les témoins de cette vie délicate, symbole d’un arctique en pleine mutation.

Les zodiacs poursuivent leur exploration du Raudfjord en contemplant ensuite le Smithbreen dont les nuances de bleu se reflètent dans les eaux calmes du fjord. Sous la lumière diffuse de l’Arctique, glaciers, montagnes et mer composent un paysage d’une remarquable sérénité.
Alors que le soleil trouve sa place dans le ciel, l’après-midi est placée sous le signe de l’histoire et de la présence humaine dans ces fjords du Nord du Spitzberg à travers une marche à Alicehamna. En bordure de rivage, Raudfjordhytta se dresse dans toute la simplicité qui caractérise les cabanes de trappeurs du début du XXème siècle. La cabane est associée à « Stockholm Sven », trappeur suédois devenu l’une des figures les plus emblématiques du Svalbard, qui vécut de nombreuses années dans ces régions isolées, notamment grâce à la capture des renards polaires dont les fourrures étaient alors très recherchées.
Autour de la cabane s’élèvent les impressionnantes montagnes rouges du Raudfjord. Ces grès du Dévonien, vieux d’environ 400 millions d’années, témoignent d’un passé lointain où cette région connaissait un climat semi-aride, bien différent de l’environnement polaire actuel. Alors que nous observons ces roches sous les explications de notre guide Élodie, un renard polaire est observé le long du littoral. Son pelage en transition, où le blanc hivernal laisse progressivement place à des teintes brunes et grisâtres, témoigne de l’avancée du printemps désormais bien installé dans cette partie du Spitzberg.

La visite se poursuit par un moment plus contemplatif auprès des sépultures de baleiniers et du mémorial dédié à Erik Mattilas, skipper norvégien mort du scrobut en 1906. Face à l’immensité du fjord, ces témoignages rappellent la rudesse de la vie humaine dans ces contrées reculées.
Lorsque le groupe regagne le navire, le ciel se referme progressivement. Les nuages enveloppent à nouveau montagnes et glaciers d’une lumière grise mais douce, si caractéristique de l’été arctique. Pour terminer la journée, Rémi nous propose une conférence sur les oiseaux marins de l’Arctique, nous rappelant les noms et l’écologie fabuleuse de ces espèces si adaptées à la rudesse de ces régions polaires.
Entre rencontres avec les ours polaires, vie foisonnante des falaises à oiseaux, traces de l’histoire humaine et paysages spectaculaires, cette journée dans le Raudfjord nous a offert un magnifique condensé de tout ce qui fait la richesse et la singularité du Svalbard.
Ce matin, nous nous réveillons dans le majestueux fjord de Wahlenberg, au cœur de la Terre du Nord-Est. Les paysages ont radicalement changé depuis nos précédentes escales : les reliefs escarpés laissent place à un vaste panorama de collines douces dominées par l’immense calotte glaciaire qui se dessine sous un généreux soleil arctique. Devant nous apparaissent nos premières plaques de banquise de mer, dérivées depuis le sud par le détroit d’Hinlopen. En milieu de matinée, les zodiacs sont mis à l’eau pour partir à la découverte de la banquise de fjord, une étendue parfaitement plane qui retient encore prisonniers les glaciers environnants sur plus de trente kilomètres. Nos guides profitent de la solidité du front de glace pour nous proposer une expérience exceptionnelle : un « ice landing ».
Marcher sur cette immense surface gelée, entourés par le silence et l’immensité polaire, restera sans aucun doute l’un des moments les plus marquants du voyage. Après une heure passée à explorer cet univers fascinant, nous reprenons place à bord des zodiacs pour longer la lisière de la banquise vers le sud. Des guillemots nous offrent de magnifiques observations, parfois à quelques mètres seulement, totalement indifférents à notre présence. Sous un soleil radieux, les alcidés se rassemblent en grand nombre sur la glace, concluant cette matinée riche en découvertes et en émotions.

L’après-midi, malgré le vent qui se lève dans le détroit d’Hinlopen, le Grand Explorer et son commandant, guidés par l’expertise de notre équipe d’expédition, nous offrent une navigation remarquable. À l’horizon se dessine une vaste étendue de banquise de mer compacte. Le navire s’en approche progressivement et entame un véritable slalom entre les floes, nous offrant une croisière scénique d’une beauté saisissante. Au détour d’une plaque de glace, un phoque barbu accompagné de son jeune repose paisiblement à quelques mètres seulement du navire, spectacle rare et privilégié. En fin d’après-midi, Élodie nous propose une conférence passionnante consacrée aux glaces polaires. Banquise, glaciers et calottes glaciaires dévoilent alors leurs secrets, enrichissant encore davantage notre compréhension de cet environnement exceptionnel.

La journée s’achève en apothéose avec une croisière zodiac au pied d’un des sites les plus spectaculaires du Svalbard : Alkefjellet. Cette immense falaise de dolérite, haute d’une centaine de mètres, abrite près de 100 000 couples de guillemots de Brünnich venus se reproduire durant le bref été arctique. Nous naviguons au plus près de ces impressionnantes colonnes de roches volcaniques où les oiseaux couvrent littéralement chaque anfractuosité de la roche. Le vacarme de la colonie, les allées et venues incessantes des adultes et l’activité fébrile de la saison de reproduction créent un spectacle vivant extraordinaire. Dans la lumière dorée de la soirée arctique, cette rencontre avec l’une des plus grandes colonies d’oiseaux marins de l’archipel constitue une conclusion inoubliable à cette journée exceptionnelle.
La journée débute dans une atmosphère presque méditative. Au petit matin, le navire entre dans le Woodfjord sous un soleil éclatant qui illumine les montagnes encore marquées par les neiges de l’hiver. La mer est d’huile, à peine troublée par le passage du bateau, et la douceur inhabituelle des températures invite chacun à profiter pleinement des ponts extérieurs. Après plusieurs journées dominées par les nuances de gris, cette lumière généreuse transforme complètement les paysages du nord du Spitzberg.
La première activité de la journée conduit les zodiacs dans le Bockfjord. Dans le calme absolu de la baie, les regards se portent rapidement vers les pentes de toundra où plusieurs rennes mâles se déplacent paisiblement. Leur silhouette robuste se détache sur les reliefs encore partiellement enneigés, rappelant l’extraordinaire capacité d’adaptation de ces herbivores aux conditions arctiques.

Un peu plus loin, une forme massive attire l’attention sur une plage de sable. Un morse repose au soleil, profitant lui aussi de cette matinée exceptionnellement clémente. Non loin de là, deux autres individus s’activent dans l’eau peu profonde. Leurs mouvements contrastent avec l’apparente lourdeur de leur corps lorsqu’ils sont à terre. Les observer évoluer dans leur élément révèle toute l’aisance de ces géants des mers arctiques.

La navigation en zodiac se poursuit jusqu’à Jotunkjeldene, l’un des sites géologiques les plus singuliers du Svalbard. Dès le débarquement, le paysage surprend. Au milieu de cet environnement polaire apparaissent des sources chaudes dont les eaux riches en minéraux ont façonné au fil des siècles d’étonnants dépôts calcaires et des formations de travertin. Ces manifestations géothermiques témoignent d’une histoire géologique complexe, liée à la réactivation de profondes failles lors de l’ouverture de l’Atlantique Nord, un épisode qui s’est accompagné d’une activité volcanique importante dans la région.
Depuis le site, le regard est naturellement attiré par le cône sombre du Sverrefjellet, unique volcan relativement récent du Svalbard. Sa silhouette rappelle que derrière les paysages de glace et de toundra se cache une histoire faite de mouvements tectoniques, d’éruptions et de bouleversements à l’échelle des temps géologiques.
Au moment de regagner les embarcations, un couple de lagopèdes attire l’attention parmi les rochers. Leur plumage, encore partiellement marqué par les couleurs hivernales, se confond presque avec le paysage minéral. Une dernière rencontre discrète qui complète parfaitement cette matinée riche en découvertes.
Le retour vers le navire s’effectue sous un soleil toujours radieux. Les montagnes se reflètent dans une mer parfaitement calme tandis que le Woodfjord dévoile peu à peu toute son ampleur.

Au cours de l’après-midi, un voile nuageux gagne progressivement le ciel sans pour autant effacer la luminosité ambiante. Le navire s’enfonce alors vers le fond du fjord, où de vastes plaines alluviales s’étendent au pied des montagnes. Plusieurs rennes sont observés en bordure de ces espaces ouverts, profitant de la végétation qui se développe durant la courte saison estivale.
Les eaux du fjord révèlent ici une teinte particulière. Les rivières chargées de sédiments transportent les particules issues des roches rouges dévoniennes qui dominent la côte orientale, colorant par endroits la mer de nuances ocre et cuivrées. Cette palette inattendue apporte une dimension supplémentaire aux paysages déjà remarquables du Woodfjord.
Autour du navire, la vie est omniprésente. Des hareldes boréales dérivent paisiblement à la surface tandis que les mouettes tridactyles profitent des courants pour capturer de petits poissons. Dans la lumière douce de l’après-midi, ces scènes simples rappellent combien la richesse de l’Arctique réside souvent dans l’observation attentive des détails.
La journée s’achève à bord avec la présentation d’Élodie consacrée à la glace et au climat. Après avoir parcouru des paysages façonnés par les glaciers, observé les traces du volcanisme ancien et exploré un fjord marqué par les interactions entre géologie, eau et vivant, cette conférence offre un éclairage précieux sur les mécanismes qui façonnent encore aujourd’hui l’environnement arctique.

Alors que le Woodfjord s’étire dans la lumière du soir, chacun conserve le sentiment d’avoir découvert une facette moins connue du Svalbard. Une journée où la douceur du temps, la richesse géologique des paysages et les rencontres avec la faune ont rappelé que l’exploration ne se résume pas aux grandes observations, mais se nourrit aussi de ces instants où la curiosité permet de lire l’histoire d’un territoire dans chacun de ses détails.
Ce matin, nous nous réveillons dans le magnifique Liefdefjorden, dont les eaux reflètent les sommets encore marqués par les neiges du printemps arctique.
Notre opération matinale nous conduit au pied de l’Erikbreen, dans une atmosphère où la minéralité du paysage raconte l’histoire du retrait des glaces. Les moraines aux teintes grises et ocres contrastent avec une toundra déjà étonnamment fleurissante, parsemée de touches colorées qui annoncent le bref été du Svalbard.
Les oies et les bernaches occupent les plaines en grand nombre, profitant de cette période d’abondance, tandis qu’un labbe parasite offre un spectaculaire ballet aérien en poursuivant avec insistance une mouette tridactyle dans l’espoir de lui dérober sa nourriture. Çà et là, quelques rennes du Svalbard se reposent paisiblement, indifférents à notre présence. La marche nous mène finalement sur une moraine surélevée d’où s’ouvre un panorama exceptionnel : sous nos yeux s’étend le front de l’Erikbreen, dominé par ses séracs étincelants, tandis qu’à ses pieds un vaste lac de fonte encore gelé, aux nuances turquoise recueille les eaux issues du glacier. Un point de vue grandiose qui illustre à merveille la puissance et la beauté des paysages glaciaires de l’Arctique.

Pendant le déjeuner un ours polaire est aperçu au loin dans un pierrier, nous avons quelques courtes minutes pour observer le plantigrade avant qu’il ne disparaisse dans le dédale que composent les moraines glaciaires.

L’après-midi, nous embarquons à bord des zodiacs pour une croisière inoubliable devant le majestueux glacier de Monaco. Son nom rend hommage au prince Albert Ier de Monaco, grand mécène des expéditions scientifiques en Arctique au début du XXᵉ siècle. La lumière est somptueuse : les montagnes sombres se détachent sous un ciel mêlant nuages et larges trouées bleues, créant des contrastes saisissants qui magnifient chaque détail du paysage. À deux reprises, de puissants vêlages viennent rompre le silence du fjord dans un fracas impressionnant.

Très vite, un véritable ballet d’oiseaux s’organise autour des blocs de glace fraîchement tombés, profitant des poissons étourdis par les remous. Mouettes tridactyles, goélands bourgmestres, sternes arctiques et bien d’autres représentants de l’avifaune du Grand Nord patientent sur les icebergs, attentifs à la moindre opportunité.
Au pied du glacier, un béluga apparaît furtivement, silhouette blanche et presque irréelle glissant dans les eaux laiteuses, tel un fantôme venu hanter ce décor de glace. Sur le chemin du retour, d’innombrables icebergs aux nuances d’azur parsèment le fjord, offrant un spectacle d’une rare beauté et concluant cette journée arctique dans une atmosphère parfaite.

En soirée, notre guide Rémi nous propose une présentation passionnante consacrée au morse. Entre adaptations au milieu polaire, comportement social et étonnante histoire naturelle, ce fascinant pinnipède n’a désormais plus beaucoup de secrets pour nous.
La journée débute sous un soleil éclatant alors que le navire pénètre dans les eaux du Fuglefjorden. La mer est parfaitement calme, les températures étonnamment douces, et les montagnes enneigées se reflètent dans un fjord aux teintes turquoise. Dès les premiers instants, l’atmosphère invite à la contemplation.
La sortie matinale en zodiac permet de découvrir les premiers signes de l’été arctique. Des sternes arctiques patrouillent au-dessus des eaux limpides tandis que plusieurs couples de bernaches nonnettes occupent déjà les abords du littoral, certaines ayant commencé leur installation pour la nidification. Sur un rocher baigné de soleil, un phoque veau marin profite du calme de la matinée, immobile au bord d’une plage aux eaux d’un bleu remarquable.

La navigation se poursuit vers le front glaciaire qui ferme le fjord. À mesure que les embarcations approchent, la glace révèle toute sa complexité. Hérissé de pointes et de tours sculptées par le temps, le glacier présente également une impressionnante partie suspendue sur les flancs de la montagne. Régulièrement, de petits vêlages viennent rompre le silence, tandis que les craquements de la glace résonnent dans tout le fjord, rappelant que ce paysage est en perpétuelle évolution.
Plus loin, quelques macareux moines flottent à la surface de l’eau, loin du front glaciaire. Leur présence apporte une touche de couleur et de légèreté à ce décor dominé par la glace et la roche.

Alors que les zodiacs reprennent progressivement le chemin du navire, une nouvelle scène attire l’attention. Sur un rocher émergeant au milieu du fjord, un second phoque veau marin se repose tandis que son petit nage tranquillement à proximité. Dans le calme absolu de cette matinée lumineuse, la scène dégage une douceur presque inattendue.
Après le retour à bord, le navire se repositionne dans le fjord de Smeerenburg. Personne n’imagine alors que l’après-midi va offrir l’une des séquences les plus exceptionnelles de toute l’expédition.

Deux ours polaires sont repérés dans une lagune partiellement prise par les glaces. Pendant de longues minutes, ils évoluent ensemble dans l’eau, se poursuivent, se bousculent et jouent. L’un d’eux remonte régulièrement sur la glace avant de replonger pour rejoindre son compagnon. Observer un tel comportement chez des ours polaires constitue déjà un privilège rare et captive immédiatement tous les regards.

L’émotion grandit encore lorsqu’un troisième ours est découvert sur une carcasse de morse. Alors qu’il se nourrit, un quatrième individu apparaît progressivement dans le paysage et s’approche à son tour. Après quelques instants de vigilance mutuelle, les deux animaux partagent finalement la carcasse, offrant une scène exceptionnelle d’alimentation et d’interactions sociales.

Comme si cette succession de rencontres ne suffisait pas, un cinquième ours est finalement aperçu au loin, progressant le long du littoral.
Cinq ours polaires observés au cours d’une même séquence représentent déjà un événement rare. Mais c’est surtout la diversité des comportements observés — jeu, nage, alimentation et interactions autour d’une ressource alimentaire majeure — qui rend cette observation véritablement exceptionnelle. Pendant plusieurs minutes, le silence s’installe naturellement à bord. Chacun mesure le privilège d’assister à de telles scènes dans l’environnement naturel du plus grand prédateur terrestre.

La journée se poursuit ensuite par une nouvelle sortie en zodiac vers le glacier de Smeerenburg. Avant même d’atteindre le front glaciaire, un souffle attire l’attention à proximité du navire. Une baleine de Minke est observée en pleine activité alimentaire. Puis une seconde apparaît dans le même secteur. Dans le calme absolu du fjord, leurs souffles résonnent distinctement, ajoutant une nouvelle dimension à cette journée déjà riche en émotions.

À l’approche du glacier, le paysage se transforme une nouvelle fois. Une puissante rivière glaciaire déverse dans le fjord une eau chargée de sédiments qui dessinent d’étonnantes nuances ocre, beige et turquoise à la surface. Les bleus profonds de la glace contrastent avec ces couleurs minérales, composant un tableau d’une beauté saisissante.
Sur les petites îles de la baie, plusieurs eiders à duvet occupent déjà leurs sites de nidification. Plus loin, la partie occidentale du front glaciaire se montre particulièrement active. Les craquements se succèdent et plusieurs petits vêlages se produisent sous les yeux des observateurs. Les zodiacs évoluent lentement parmi le brash, cette mosaïque de fragments de glace flottants qui recouvre par endroits la surface du fjord.
Les conditions sont alors exceptionnelles. Sous un soleil toujours radieux et en l’absence presque totale de vent, l’eau devient un immense miroir. Les montagnes, les falaises, les séracs et les icebergs se reflètent avec une netteté saisissante, donnant parfois l’impression de naviguer entre deux mondes.
Le retour vers le navire s’effectue sous cette même lumière éclatante qui accompagne l’expédition depuis le matin.
En soirée, la conférence très attendue de Rémi consacrée à l’ours polaire prend une résonance toute particulière. Après les observations extraordinaires vécues quelques heures plus tôt, les explications sur la biologie, le comportement et les défis auxquels l’espèce est confrontée trouvent un écho concret dans les souvenirs encore très présents de la journée.
Lorsque le navire poursuit sa route dans la lumière du soir, un sentiment d’émerveillement demeure à bord. Entre glaciers majestueux, baleines, oiseaux marins et une succession presque incroyable de rencontres avec les ours polaires, cette journée restera sans doute comme l’un des grands moments de l’expédition, un de ces rares instants où l’Arctique semble dévoiler ses secrets avec une générosité exceptionnelle.

Cette journée exceptionnelle débute par un débarquement sur les rivages de la baie du Roi, à proximité de la célèbre station scientifique de Ny-Ålesund. À quelques mètres seulement de la plage, une petite falaise accueille une colonie de mouettes tridactyles dont les cris animent ce paysage encore marqué par l’empreinte des glaces. Nous progressons ensuite à travers les vastes moraines abandonnées par le recul du glacier Austre Lovénbreen. L’ambiance est résolument minérale, mais la toundra en pleine floraison apporte une touche de délicatesse à ce décor austère : saxifrages, draves et dryades à huit pétales parsèment le sol de milliers de petites touches blanches et jaunes qui semblent se perdre jusqu’à l’horizon. L’ascension nous conduit finalement vers un superbe belvédère dominant toute la baie du Roi. Les montagnes environnantes se dévoilent sous un ciel lumineux, avec en point d’orgue les célèbres Tre Kroner, tandis qu’au loin se dessinent plusieurs nunataks émergeant des glaces. La descente s’effectue à travers une douce pente de toundra où quelques rennes du Svalbard sont observés au loin avant notre retour vers les zodiacs puis le navire.

L’après-midi, les embarcations sont remises à l’eau pour une spectaculaire croisière au pied du front du glacier Kongsvegenbreen. Les paysages offrent une palette de couleurs saisissante : les eaux chargées de sédiments prennent des teintes ocre et chocolat qui rappellent celles des montagnes environnantes. Au milieu de cette banquise fragmentée, trois phoques barbus sont observés avec une approche particulièrement délicate, allongés sur des icebergs et offrant des instants d’une rare proximité.

Régulièrement, le silence arctique est rompu par le fracas impressionnant des vêlages qui secouent le front glaciaire. Les blocs de glace s’effondrent dans un grondement puissant, alimentant un épais « brash » dans lequel les zodiacs évoluent avec précaution. Nous explorons ensuite de majestueux icebergs aux nuances étonnantes, allant du bleu azur le plus pur aux teintes rouge sombre laissées par les sédiments transportés durant leur lente descente depuis l’intérieur du glacier. Peu avant le retour au navire, un dernier cadeau nous attend : un discret phoque annelé apparaît à quelques mètres seulement des zodiacs, concluant magnifiquement cette immersion au cœur du monde des glaces.

La journée n’est pourtant pas terminée. Après le dîner, les guides nous réservent une ultime surprise avec un débarquement sur la langue sableuse de Sarsstangen. Dans une lumière arctique exceptionnelle, nous approchons une colonie d’une cinquantaine de morses regroupés sur le rivage. Les imposants pinnipèdes se reposent, grognent, se bousculent parfois et entretiennent d’incessantes interactions qui captivent l’ensemble du groupe. Durant de longues minutes, nous observons ces géants emblématiques du Grand Nord dans une atmosphère presque irréelle, avant de regagner le navire, fascinés par ce dernier spectacle offert par l’Arctique.
La dernière journée d’expédition débute dans une atmosphère bien différente de celle des jours précédents. Au réveil, le Spitzberg se dévoile à travers une épaisse couverture de nuages bas. De longues nappes de brouillard glissent entre les reliefs et dissimulent les sommets. Même la silhouette emblématique d’Alkhornet, dont la falaise massive évoque une immense corne dressée au-dessus de la mer, reste partiellement cachée derrière ce voile mouvant. Le paysage semble suspendu entre ciel et terre, dans cette lumière diffuse qui appartient aux matins les plus mystérieux de l’Arctique.

Le débarquement permet rapidement de s’immerger dans un univers totalement différent de celui des glaciers et des fjords explorés ces derniers jours. Sous les bottes s’étend une toundra étonnamment riche, gorgée d’eau et presque spongieuse. Les mousses, les lichens et les plantes arctiques composent un tapis d’un vert intense qui contraste avec les teintes minérales rencontrées plus au nord. Dans la brume, le paysage évoque parfois les plaines écossaises, avec ses reliefs doux, son atmosphère humide et ses horizons qui apparaissent puis disparaissent au gré des nuages.
Partout, la vie est présente. Des bruants des neiges animent les prairies tandis que les labbes parasites patrouillent au-dessus de la toundra. Les blocs de calcaire, fortement fracturés et parfois réduits en éboulis par l’action du gel, sont disséminés dans la végétation. Leurs teintes claires contrastent avec le vert profond de la toundra et ajoutent encore à la singularité du lieu.
À mesure que la marche gagne de l’altitude, la vue s’ouvre sur un premier plateau. C’est là que les rennes apparaissent. Mâles et femelles se répartissent en petits groupes, profitant avec avidité de cette végétation exceptionnellement abondante. Après les longs mois d’hiver, chaque journée de croissance compte dans l’Arctique, et les animaux semblent absorbés par cette quête incessante de nourriture.
L’ambiance est difficile à décrire. Les nuages enveloppent encore les reliefs, la falaise d’Alkhornet demeure largement cachée derrière le brouillard et seuls les cris des mouettes et des guillemots de Brünnich résonnent dans l’air humide sans que leurs colonies ne soient réellement visibles. Au pied de la falaise, de nombreuses tanières de renards polaires témoignent d’une activité bien réelle, même si leurs occupants choisissent aujourd’hui de rester discrets. Cette absence renforce presque le caractère sauvage et insaisissable du lieu.
Au moment de redescendre vers le rivage, plusieurs bernaches nonnettes apparaissent dans la végétation. Le brouillard continue de descendre par vagues successives, effaçant peu à peu les contours du paysage et donnant à cette dernière randonnée une atmosphère presque irréelle.

Après le déjeuner, le Grand Explorer met le cap vers Borebukta pour une ultime exploration en zodiac. Le ciel demeure chargé et la lumière se fait plus monochrome. À mesure que les embarcations progressent vers le Nansenbreen, les premiers icebergs apparaissent. Leurs bleus profonds contrastent magnifiquement avec les nuances de gris du ciel, de la mer et des montagnes. Certains blocs échoués sur le rivage évoquent les célèbres plages glaciaires d’Islande, comme si des fragments de glacier avaient été déposés là pour composer un paysage éphémère.
Très vite, une forte odeur portée par le vent annonce une présence animale. Quelques instants plus tard, une colonie de morses est découverte sur la côte. Allongés les uns contre les autres, ces géants du monde arctique occupent tranquillement le rivage, indifférents à notre présence. Leurs silhouettes massives contrastent avec la délicatesse des icebergs qui flottent tout autour de la baie.

L’objectif initial était d’approcher le front du Nansenbreen, mais la banquise de fjord occupe encore une grande partie de la baie et interdit tout passage. Loin d’être une déception, cette glace rappelle que l’Arctique conserve toujours sa part d’imprévisible et impose son propre rythme à ceux qui le parcourent.
La navigation se poursuit au milieu des glaces flottantes. Des eiders à duvet nagent entre les plaques de glace ou s’élancent au ras de l’eau miroitante, leurs silhouettes se reflétant brièvement à la surface. Quelques sternes arctiques patrouillent également au-dessus de la baie. Certains icebergs prennent des formes étonnantes, ressemblant parfois à des blocs rocheux sculptés par le temps plutôt qu’à de simples fragments de glacier. Dans cette lumière presque noir et blanc, le paysage semble appartenir à un autre monde.

De retour à bord, l’heure est venue de préparer les bagages. Peu à peu, chacun mesure que cette aventure touche à sa fin. Les cartes mémoire se remplissent une dernière fois, les observations sont relues, les souvenirs déjà partagés.
En soirée, le traditionnel verre de l’au revoir rassemble une dernière fois les voyageurs. Rémi propose ensuite un retour en images sur les journées écoulées. Au fil des photographies défilent les glaciers, les fjords, les oiseaux marins, les morses, les rennes, les baleines et bien sûr les ours polaires qui ont marqué cette expédition de façon exceptionnelle. Chaque image réveille un souvenir, une émotion, une lumière particulière ou un instant de silence partagé face à la beauté des paysages.
Alors que le navire poursuit sa route vers Longyearbyen, un sentiment mêlé de gratitude et de nostalgie s’installe doucement à bord. Pendant ces jours passés au cœur du Svalbard, l’Arctique s’est montré sous d’innombrables visages : lumineux ou brumeux, paisible ou spectaculaire, minéral ou foisonnant de vie. Mais au-delà des observations et des paysages, ce sont surtout les émotions ressenties qui demeurent.
Car certains voyages ne s’achèvent pas réellement lorsque l’on quitte le navire. Ils continuent longtemps dans les souvenirs, dans les images qui reviennent sans prévenir et dans cette sensation rare d’avoir approché un monde encore largement préservé. Pour beaucoup, le Svalbard restera ainsi associé à un émerveillement profond et durable, celui d’un territoire capable de rappeler combien notre planète demeure vaste, sauvage et infiniment fascinante.
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