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La baleine bleue, de la grande boucherie à la protection du léviathan des océans

« J’ai l’infini à ma portée, je le vois, je le sens, je le touche, je m’en nourris et je sais que je ne pourrais jamais l’épuiser. Et je comprend mon irrépressible révolte lorsque je vois supprimer la nature : on me tue mon infini. »

Robert Hainard (Et la nature, 1943)

Les mers du globe abritent 80 espèces de cétacés, ce groupe de mammifères marins qui regroupe baleines et dauphins. Si la biologie de certaines espèces comme la baleine à bosse ou le grand dauphin est relativement bien étudiée, beaucoup ne sont connues que par de rares observations en mer. Il en est ainsi du groupe des baleines dites à bec qui vivent au-dessus des grandes fosses marines où elles vont se nourrir de calamars dans l’obscurité des grands fonds. L’évolution, comme dans la mâchoire à Jean de la chanson a fait régresser leur dentition pour ne plus leur laisser qu’un seul chicot sur chaque mandibule. Chez la baleine de Layard que nous avons eu la chance de croiser en janvier entre Patagonie et Falklands, ces deux crocs finissent par se retourner au-dessus de la mâchoire pour interdire aux vieux mâles l’ouverture de la gueule sans que cela ne les empêche néanmoins d’aspirer leurs proies. La baleine de Longman, quant à elle, n’est connue que par deux ou trois crânes échoués sur les côtes somaliennes et australiennes. Personne n’en a encore observé aucune vivante dans les immensités de l’océan indien !

Les superlatifs sont la grande spécialité de cette famille qui compte en la baleine bleue le plus grand animal ayant jamais vécu sur la planète. Le cachalot, lui, plonge le plus profond pour aller traquer le calmar géant dans les fosses des Açores. Quand un rorqual commun engouffre une bouchée de soupe au krill, c’est 40 m3 à chaque lampée qui sont filtrés dans ses fanons.

D’après des découvertes toutes récentes faites sur des Baleines franches dans la couenne desquelles on a retrouvé une tête de harpon en pierre taillée, la plus âgée de celles encore chassée par les peuplades du détroit de Béring avait 211 ans. Pour un mammifère capable de vivre deux siècles, quelle peut bien être son espérance de vie ? Pendant combien de décennies est-elle capable de procréer ? Si 50 millions d’années ont été nécessaires pour cette adaptation parfaite à notre planète bleue, des eaux chaudes tropicales aux mers glaciales et démontées des 50e rugissant jusqu’aux confins des banquises polaires, il n’a fallu à l’homme que quatre siècles pour amener au bord de l’extinction la totalité des espèces qui ont fait la peu enviable cible de l’industrie baleinière.

Si l’on sait par les textes que les Norvégiens ont chassé le rorqual commun dès l’an 800 ; ce sont les Basques, au 11e siècle qui les premiers se sont attaqués à grande échelle à la baleine franche, connue également sous le nom de baleine des Basques ou de Biscaye. Une fois exterminée du golfe du Gascogne, ils sont allés toujours plus loin ramener ses fanons et sa précieuse graisse. C’est par des recherches sur les archives des Asturies que l’on a pu retrouver les restes du San Juan coulé par une tempête dans Red Bay sur la côte du Labrador alors qu’il venait de terminer sa campagne, au tout début des années 1500.

Grands Espaces - Baleine

Les nations européennes, sur les traces de Wilhelm Barentz qui découvre officiellement les « côtes froides » du Svalbard en 1596 montent en limite de la banquise pour s’arroger les fabuleux troupeaux qui frétillent « comme carpes en vivier » dans les baies du Spitzberg. En 1880, après deux siècles et demi de carnage, la population de baleine franche est passée de 22 000 individus supposés à quelques 300… La protection de l’espèce n’ayant été décrétée qu’en 1937, les dernières ont définitivement disparu de l’Atlantique est. Il n’en reste désormais plus que 400 dans l’Atlantique ouest et 2 à 300 en mer d’Okhotsk. Quand autrefois ces mathusalem des mers s’ébattaient du Spitzberg aux Açores, nous naviguons aujourd’hui sur un désert marin laissé par la cupidité des marchands d’huile de baleine des siècles passés.

Au 18e siècle, c’est la baleine à bosse qui prend le relai, jusqu’au 20e siècle au cours duquel on en harponnera pas moins de 200 000 soit 90 % des populations avant leur exploitation. C’est en 1864 qu’un certain norvégien dénommé Svend Foyn, grâce à l’invention du harpon équipé d’une tête explosive va pouvoir déclencher la « solution finale » et lancer la plus grande boucherie de tous les temps. Grâce aux navires à vapeur équipés de moteurs toujours plus puissants jusqu’aux navires usines apparus en 1925, les plus grandes espèces jusque là intouchables parce que trop rapides vont enfin pouvoir se transformer en barils sonnants et trébuchants pour la plus grande richesse des nations baleinières : Norvégiens, Japonais, Russes essentiellement. En 1931, 29 400 baleines bleues sont tuées dans les seules eaux antarctiques. De 1904 à 1979, ce sont 750 000 rorquals communs qui sont exterminés. De 1946 à 1980, 770 000 cachalots croisent la tête explosive d’un harpon.

La commission baleinière internationale qui réunit l’ensemble des nations baleinières décrète un moratoire d’arrêt de la chasse en 1966. Depuis plusieurs années déjà, les quotas fixés n’étaient plus remplis par manque de combattues. La totalité ou presque des espèces est au bord de l’extinction. En 1964, il ne reste plus que 650 à 2000 baleines bleues, soit 0,15 % des effectifs originels estimés. Les baleines à bosse ne sont plus que 5000.

L’URSS, grande prêtresse de la dictature du prolétariat sur terre comme sur mer continuera à envoyer ses navires usines braconner dans les eaux antarctiques pendant les années 70. Plus récemment, Japonais, Norvégiens et Islandais ont réarmé une flotte pour aller traquer le petit rorqual. Si les deux derniers exploitent les animaux qui croisent dans leurs eaux côtières et perpétuent une tradition alimentaire propre à ces peuples nordiques, les Japonais, comble de l’hypocrisie, ont remis à flot des navires usines pour écumer le sanctuaire antarctique au Sud de l’Australie à des fins « scientifiques ». Leur argument étant de vouloir s’assurer de la capacité de l’espèce à supporter une chasse « durable ». En 2006, sur 500 animaux sacrifiés sur l’autel de la connaissance bouchère, la moitié étaient des femelles gravides. Conclusion du Grand Savant Nippon : les populations copulent comme des lapins et sont donc en parfaite santé ! S’il est vrai que le petit rorqual est une espèce restée abondante, il est moralement urgent qu’en ce début de troisième millénaire, nous mettions fin à ces pratiques dignes d’un autre âge. À l’heure où l’espèce humaine, par son expansion débridée, est responsable de ce que les spécialistes de l’évolution considèrent comme la sixième extinction d’espèces depuis l’apparition de la vie sur terre, il en va de l’équilibre de la planète que nos comportements déprédateurs soient bannis de notre arsenal antédiluvien.

Un reportage diffusé sur Arte début février montrait la croisade du bateau de Greenpeace parti harceler la flotte japonaise qu’elle a pu freiner pendant 14 jours dans sa grande tuerie. On y apprend au passage que la tête du harpon laisse agoniser la bête pendant 10 bonnes minutes en moyenne. Même si la sensiblerie n’est pas un bon argument de protection des espèces, tant que l’on fera subir des traitements innommables à ces merveilles de l’évolution de la vie, un humanisme respectueux de toutes les formes de vie et de la nôtre en premier lieu ne restera jamais que l’idéal des doux rêveurs que sont les naturalistes.

Ce reportage m’a replongé dans l’ambiance des trois semaines précédentes où nous avions exploré ces mers australes redoutables et fascinantes entre Terre de Feu, Falkland, Géorgie du Sud et Péninsule antarctique à bord du Professor Molchanov. C’est devant l’île Livingstone que nous avons terminé ce fabuleux périple peuplé d’albatros, d’éléphants de mer, manchots royaux ou gorfous par dizaines de milliers. Sur une mer d’huile et sous un grand soleil de l’été austral, les baleines à bosse s’ébattaient dans le plancton, lâchant leur filet de bulles en dessinant un cercle concentrique dans lequel les minuscules proies se laissaient engloutir. Petite apothéose d’une tranche de vie qui a démarré pour moi et mon huitième de sang basque sur les eaux entre Miquelon et Terre Neuve, le 17 septembre 1983 en compagnie de Roger Etcheberry, jour où nous avions apporté notre petite pierre à la vraie science baleinière, celle qui consiste à mitrailler la queue de la baleine à coup d’appareil photo. Celle que nous avions croisé ce jour là, répondant au doux matricule de « HWC 2308 », avait déjà été vue 6 mois auparavant au large de Porto Rico où elle devait s’adonner aux joies de la procréation. Depuis, nous avons appris qu’elle est devenue la baleine à bosse la plus connue de tout l’Atlantique ouest avec près d’une dizaine de rencontre, des tropique jusqu’au Groenland !

En ce début d’année 2010, décrétée année internationale de la biodiversité, je souhaite aux harponneurs de tout poil de se reconvertir dans le jardinage, activité potagère et depuis Voltaire, hautement philosophique… et aux grosses baleines de faire beaucoup de baleineaux joufflus dont nous croiserons le sillage, des bourguignons arctiques aux icebergs tabulaires austraux.

Alain Desbrosse

Post scriptum : selon le bon vieil adage de René Dubost, un de nos vieux théoriciens de l’écologie, « penser globalement, agir localement », ne vous privez pas de boycotter les sushis de ces restaurants japonais tellement « tendance » qui fleurissent depuis quelques mois à côté de nos bons vieux Macdos. Nos grands hommes politiques, en bons élus du Développement Non Durable, nous avaient démontré leur lamentable incompétence dans les grands enjeux pour la planète qui se discutaient à Copenhague. Ils viennent de récidiver en décrétant qu’ils s’occuperaient du sort du thon rouge dans deux ans, quand il faudra verser des indemnités de chômage aux thoniers français dont la production est exportée au Japon… La balle est une fois de plus dans notre assiette… bon appétit !

Alain Desbrosse accompagne plusieurs de nos croisières polaires, notamment au Spitzberg où les cétacés sont chaque année plus faciles à observer…

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*Les prix indiqués sont ceux des cabines les moins chères. Le descriptif des programmes est donné à titre indicatif.

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